De l’infaillibilité et de l’autorité du concile œcuménique.

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M. De Maistre nous semble avoir expliqué qu’imparfaitement et à demi l’infaillibilité, sous le point de vue théologique. «  L’infaillibilité dans l’ordre spirituel et la souveraineté dans l’ordre temporel sont, dit-il (1), deux mots parfaitement synonymes ; l’un et l’autre expliquent cette haute puissance qui les domine toutes, dont toutes les autres dérivent, qui gouvernent et n’est point gouvernée, qui juge et n’est point jugée.»
Cette prétendue synonymie, cette identité n’est pas réelle. L’infaillibilité est plus que l’absolutisme, que la puissance suprême, qui ne connait point ici bas de supérieurs. Cette indépendance, ce droit de commander en maître, de juger sans contrôle et en dernier ressort, entrent sans doute dans l’infaillibilité ; mais ce n’est pas là précisément ce qui la constitue.

L’infaillibilité est la faculté, soit intrinsèque et essentielle comme dans Dieu, soit de privilège comme dans l’Eglise, de ne pouvoir errer. Le droit d’imposer une décision en découle, mais il en est distinct, comme une conséquence de son principe. La souveraineté tire sa force de l’infaillibilité ; toute puissance qui n’est pas infaillible, n’est pas absolue; car ses arrêts, de fait ici-bas irréformables, sont sujets, s’ils sont iniques et faux, à être annulés ou par un législateur plus éclairé, ou par la vérité qui juge au ciel. Au contraire, la puissance infaillible n’est en aucune manière subalterne et subordonnée; elle se confond avec l’autorité de Dieu, avec sa véracité qui prononce par un organe humain.

Aussi n’admettons-nous pas ce qui suit : « Quand nous disons que l’Eglise est infaillible, nous ne demandons pour elle, il est bien essentiel de l’observer, aucun privilège particulier; nous demandons seulement qu’elle jouisse du droit commun à toutes les souverainetés possibles, qui toutes agissent nécessairement comme infaillibles; car tout gouvernement est absolu, et du moment où on peut lui résister sous prétexte d’erreur ou d’injustice, il n’existe plus. »

Vraiment si, nous demandons pour l’Eglise un privilège particulier. L’infaillibilité des gouvernements civils n’est qu’une infaillibilité conventionnelle et fictive; il faut bien la leur supposer, dans l’intérêt de l’ordre public et de la stabilité des empires. Mais ce fondement sur lequel repose la société est-il réel, et le trouvera-t-on à la base des constitutions humaines? Non; le Christ n’a pas dit aux pasteurs des peuples ce qu’il a dit aux pasteurs des fidèles : Allez, je suis avec vous, tous les jours, jusqu’à la consommation des siècles. Si l’Eglise n’était pas plus infaillible que les gouvernements, elle périrait comme eux. L’infaillibilité est le principe de son immortalité.

Il suffît au bien de la société civile que la présomption soit en faveur de ses gouvernants, et l’obéissance est un devoir, quand le droit est certain et la justice de la loi simplement probable. Mais de la présomption à l’infaillibilité il y a toute la distance de la terre aux cieux; et Dieu qui, dans son Eglise, assujettissait autant l’esprit que la volonté, qui proposait non-seulement des vérités de raison, mais encore des vérités transcendantes, qui rendait toutes les actions des croyants justiciables de sa suprême équité, qui leur assignait en récompense les biens de l’éternité et en punition les supplices de l’enfer, devait octroyer à son Eglise une vue qui ne faillît jamais, un sens droit inaccessible aux prestiges de l’erreur, parût-elle illuminée des rayons de la vérité. Souveraine absolue, l’Eglise est donc de plus infaillible; et dans le ciel même il ne se trouve personne qui lui dise : Tu te trompes. Colonne sublime posée de la main de Notre-Seigneur Jésus-Christ, l’homme lit à sa base : Vérité, et l’ange qui aperçoit son sommet aux portes du ciel, y lit aussi : Vérité.

Où est l’infaillibilité de l’Eglise ainsi entendue ? Dans le concile œcuménique, l’organe le plus notoirement authentique de l’Eglise universelle unie a son chef. « Si l’Eglise est infaillible, dit Bossuet, le concile qui la représente et qui en contient par conséquent toute la vertu, l’est aussi. C’est le sentiment unanime des protestants, puisqu’on voit, dans tous leurs actes, qu’ils n’établissent leur réforme que par provision, et jusqu’à la décision du concile général, auquel ils en appellent et se rapportent ; ce qui est même expressément porté dans la préface de la confession d’Augsbourg… »  (Réflexions sur l’écrit de l’abbé Molanus, l part.,  c. 1).

Tous les conciles se sont posés comme infaillibles, et tous les novateurs les ont regardés, comme le tribunal suprême où devaient se décider les controverses qu’ils soulevaient. Dans les actes du concile d’Ephèse on lit que l’infaillibilité des apôtres réside dans l’assemblée des évêques : Sanctum namque est pro débita sibi veneratione concilium, in quo utique nunc àpostolorum frequentissima illius quam legimus congregationis aspicicnda rcverentia sit. La raison est que nunquam his defecit magister que ni receperunt, praedicandum. Un peu avant le concile d’Ephèse, S. Augustin, en traitant de la validité du baptême conféré parles hérétiques, assurait que S. Cyprien s’en serait tenu à la décision de l’Eglise, Si jam illo tempore quaestionis hujus veritas eliquata et declarata per plenarium concilium-solidaretur ( Lib. II, de Baptismo, II. 5.). Et pour montrer qu’il ne prêtait pas gratuitement cette disposition au saint évoque de Carthage, il citait sa réponse sur les erreurs de Novatien : Scias nos primum nec sollicitos esse debere quid doceat, cum foris doceat. Quisquis ille est et qualiscumque est, christianus non est, qui in Christi Ecclesia non est (Cypr., Epist.). En conformité de cette doctrine, le grand évoque d’Hippone écrivait : Extra illam qui est, nec audit, nec videt; intra illam qui est, nec sur-dus, nec caecus est(Aug. In Psal. 4, n. 7). Principes d’où il concluait : Ferendus est disputator errans in aliis quaestionibus non diligenter digestis, nondum plena Ecclesiae auctoritate firmatis; ibi ferendus est error. Non tantum progredi débet ut etiam fundamentum ipsum Ecclesise quatere moliatur.

Est-il vrai que les conciles généraux ont créé de nouveaux dogmes, comme le prétendent les ennemis de l’Eglise ? S.Vincent de Lérins répond : « L’Eglise a seulement voulu que les décrets de ses conciles servissent à faire croire plus fortement ce que l’on croyait déjà avec plus de simplicité, à publier avec plus de solennité ce qui déjà était prêché avec une confiance sans examen. Tel a été son unique dessein, chaque fois que les nouveautés des hérétiques l’ont provoquée. Elle a réuni ses conciles pour revêtir d’une sanction plus authentique les vérités de la foi qu’elle avait reçues de la tradition, et par ce moyen les répandre dans toutes les parties de l’univers, en réduisant à de courtes expressions les points de sa croyance, qu’elle expliquait par des termes nouveaux, qui en présentassent la substance, jamais en introduisant de nouveaux dogmes (Vinc. Lerin., Commonit., c. 23). »

Dans les actes des conciles, il n’y a de foi que les articles proposés comme tels, à l’exclusion des discussions préliminaires, des arguments sur lesquels les décrets sont appuyés, des développements qui les éclaircissent. Un article de foi se reconnaît aisément aux termes dans lesquels il est rédigé, à la note d’hérésie et à la peine d’anathème dont sont frappés ses contradicteurs.

Les expressions sacramentelles employées dans les décrets dogmatiques tombent sous la foi, ainsi les mots: Εμooύσίος  consubstantialis, θεοτόχος Deipara, consacrés par les conciles de Nicée et d’Ephèse. Il n’est pas surprenant que le premier, bien qu’il ne se lise pas dans l’Ecriture, ait été défendu avec tant de vigueur par S. Athanase, S. Hilaire de Poitiers et les autres évêques de ce temps; il coupait court à toutes les équivoques des ariens. Et si dans leurs vingt confessions, ces hérétiques avaient admis la doctrine énoncée avec netteté et précision par ce mot heureux, auraient-ils tant bataillé pour une simple expression? Il faut voir, dans les longs débats de l’arianisme après le concile de Nicée, autre chose qu’une logomachie.

Si les dogmes ont un caractère d’immutabilité et d’universalité, l’unité de l’Eglise n’exige pas également que la discipline soit partout et toujours identique. Des prescriptions, sages dans leur principe, peuvent devenir, à raison du changement des circonstances, inutiles et même nuisibles au bien de la société. « Qui ne sait, dit S. Augustin, que des statuts dressés par les premiers conciles sont souvent modifiés par les conciles postérieurs, lorsque le temps manifeste ce qui ne se révèle qu’à l’expérience ? » (Aug. De Baptismo, I. 2., c. 3) En outre le génie des nations est si divers, que l’une peut repousser ce que l’autre adopte, et regarder comme contraire à ses institutions ce qui est en harmonie avec les habitudes et les besoins d’un autre peuple.
Or, l’Eglise se souvient que la puissance qu’elle a reçue du Seigneur doit tendre à édifier et non à détruire (2. Cor., 13). Les lois portées par ses conciles œcuméniques ne sont pas tellement inflexibles, que sur la réclamation des premiers pasteurs, vu l’opposition soutenue des gouvernements, le souverain Pontife n’en suspende l’exécution. Une résistance systématique, qu’aucune raison d’utilité publique ne justifie, est une véritable révolte. Néanmoins une loi dont l’Eglise ne presse pas l’observation, ne peut créer une obligation. Comme il est de l’essence des lois d’être utiles et avantageuses à la communauté, le législateur est censé y apposer cette restriction : sauf la paix des Eglises et la tranquillité des Etats. Sage condescendance, qui excuse les Eglises particulières, quand leurs évêques, chargés de peser les circonstances des temps et des lieux, tolèrent l’inexécution d’un décret disciplinaire, qui serait une semence de troubles, d’accord en cela avec le souverain Pontife, à la sollicitude et à la prudence duquel les conciles confient la manutention de leurs ordonnances. Les évêques doivent donc consulter le Pape, et se garder d’agir de leur autorité privée.

Un canon disciplinaire peut intéresser la foi, les mœurs, ou le bien général de l’Eglise, qui aurait à souffrir de sa violation. Ainsi le décret de Nicée qui fixe la célébration de la Pâque au premier dimanche après le quatorze de la lune de mars, touchait au dogme de l’abrogation des observances mosaïques. L’uniformité sur ce rit capital était un témoignage de l’unité de foi par toute la terre. De même le refus de la coupe dans la communion laïque, décrété par le concile de Constance, a un rapport très-étroit avec le dogme de la présence totale de Jésus- Christ sous chacune des espèces eucharistiques. C’est donc avec raison que, sur ces points mixtes, l’Eglise se montra éloignée de toute concession, et nota comme hérétiques les quartodécimans et les calixtains.

Source : La somme des conciles généraux et particuliers, Abbe Guyot, curé-doyen de Fère-Champenoise. Edition revue par le directeur des anacleta juris pontificii à Rome. Ed Victor Palmé, éditeur des Bollandistes, 1868. T1, p. XLIV à L.

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