Pour mieux cerner le principe des deux glaives : un Extrait de l’Histoire Apologétique de la papauté de Mgr Justin FÈVRE (2)

Résultat de recherche d'images pour "Mgr justin Fèvre"II. Quelle solution donner à ce gros problème?
La solution que nous voulons inculquer se résume clans les propositions suivantes :
1-  Le pouvoir des Papes sur les souverains a été amené par l’état des sociétés civiles et la jurisprudence de l’excommunication ;

2-  Les Papes, en l’exerçant, se sont conformés à la persuasion universelle ;

3-  Cette persuasion repose sur les idées les plus justes du droit naturel et divin et sur le droit public alors en vigueur;
4-  Et le pouvoir, qu’elle autorise, n’entraîne que de minimes inconvénients, compensés par d’immenses avantages.

Pour juger nos ancêtres avec impartialité, il faut les juger, non d’après nos lois et nos usages, mais d’après les institutions de leur pays et les circonstances de leur temps. L’intervention du clergé apparaît alors comme une nécessité pressante et heureuse; il s’ensuit naturellement l’autorité du Pape sur les pouvoirs temporels. Il suffit, pour s’en convaincre, d’observer quel est, à l’origine, l’état de la société et la nature des gouvernements.
L’état de la société, disons-nous, mais vraiment, est-ce bien le mol propre ? De sociétés, il n’en existe pas au milieu des invasions. L’empire est tombé, ses institutions sont ensevelies sous les ruines de l’édifice impérial. Les races barbares passent et repassent, dans toutes les anciennes provinces, comme les courants d’une grande mer. Le flot écoulé, l’œil distingue partout des éléments matériels de restauration, mais pas d’éléments moraux, et nulle part un idéal pour devenir l’œuvre à entreprendre. L’Eglise, et l’Eglise seule, a la puissance de concevoir, d’exécuter et de parfaire le plan initial de la civilisation. Par la main de ses cénobites et de ses Pontifes, elle agit sur cette matière vivante, écarte les forces exubérantes et détruit les forces malignes, ordonne la famille, organise les pouvoirs sociaux, pose partout les assises du progrès à venir.
Cette société naissante a communément une monarchie à la fois élective et héréditaire, tempérée par les assemblées gêné raies de la nation. Cette royauté mobile a besoin d’appuis, ces assemblées ont besoin de lumières pures et de conseils pratiques.

Les évêques s’y montrent à côté des ducs. L’Eglise, de son côté, réunit des conciles, et ces assemblées s’occupent autant des intérêts politiques que des affaires religieuses. Les prélats élisent les princes, les confirment et les sacrent; les décisions des évêques entrent dans les codes civils comme au corps du droit canonique.
Il constate par là :
1- Que l’intérêt des princes et des peuples exige l’intervention du clergé dans les affaires temporelles ;
2- que leur influence grandit, chaque jour, par la continuité fies bienfaits : les évêques sont considérés comme les pères des peuples et les Papes comme les promoteurs de la civilisation européenne ;
3-  Que la société chrétienne, une fois constituée, se trouve naturellement placée sous l’action de l’Eglise ;
4- que cette action, moralement et politiquement si grande, s’accroît encore par rétablissement des fiefs ecclésiastiques, par la puissance temporelle des Papes et le droit de la suzeraineté du Saint-Siège sur quelques Etats. La clef de saint Pierre est la clef de voûte de l’édifice en Europe.
Et cet état d’unité entre l’Eglise et la société civile, les deux puissances attribuent, de concert, pour la police du monde, à l’excommunication, des effets immenses. Un capitulaire de Childebert  prive de ses biens l’incestueux, même seigneur chevelu, même prince du sang royal. Un concile de Verneuil, en 755, condamne l’excommunié à l’exil. Une loi de Canut lui inflige la peine de mort. Grégoire VII, au lieu d’aggraver la coutume, en mitige, au contraire, la rigueur : il permet à l’excommunié les relations avec son épouse, ses enfants, ses domestiques ; il se borne à le dépouiller de toute dignité temporelle. Cette décision est inscrite dans toutes les législations, ainsi qu’il appert, pour la Germanie, par le droit de Souabe, pour l’Angleterre, par l’autorité de Ducange, et, pour la France, par les Décrétales d’Yves de Chartres. Ainsi les Papes, en déposant les souverains, se conformaient à une loi partout portée et de tous  reconnue.
Ici, bien entendu, il ne peut être question des princes feudataires du Saint-Siège : ces princes relevaient de l’Eglise comme vassaux ; leur déposition se pouvaient effectuer sans conteste, dès qu’ils manquaient aux charges de la vassalité. Or, étaient princes feudataires de l’Eglise les rois et ducs de Sicile, d’Aragon, d’Angleterre, de Pologne, de Russie, de Dalmatie, de Croatie et la république de Venise. Nous ne pouvons mettre ici eu cause que les princes non-feudataires, et relativement à ces princes, disons-nous, c’était la persuasion générale, dans toute l’Europe, que le Pape pouvait les déposer.
Cela se voit surtout par ces grands conciles, qui sont, au pied de la lettre, les Etals généraux de l’Europe, car les princes y assistent ou s’y font représenter. Le troisième concile de Latran dit :
« Relaxatos autem se noverint à débito fideiitatis et homiini ac totius obscquii : donec in tantà iniquitate perrseveraverint, quicumque illis aliquo pacto tenentur annexi. »

 En parlant de l’inquisition, nous verrons le quatrième concile de Latran, plus explicite encore. Henri  IV, après son conciliabule de Worms, où il a fait déposer le Pape, écrit : Sanctorum patrum traditio me, nec pro aliquo crimine, nisi à fide exorbitaverim, deponendum asseruit : il confesse donc que l’hérésie est, pour un prince, un juste motif de déposition. Saint Grégoire VII doute si peu de son droit, qu’il écrit à tous les évèques teutoniques, fort partisans de l’empereur et sans réclamation de leur part : Debere destitui… dicinarum et humanarum testatur et jubet auctoritas (1). Un prince déposé ne cause aucune surprise. Othon de Frisingue, petit-neveu de Henri IV et oncle de Frédéric Barberousse, écrira que la déposition de Henri IV surprit : c’est qu’il écrit cent ans après, que c’était une des premières applications de la loi et peut-être obéit-il un peu aux rancunes domestiques. Que si parfois, des excommuniés restent sur le trône, c’est que l’excommunication n’entraîne la déposition qu’au bout d’un délai déterminé; que d’autres délais ont été obtenus par appel ou promesses, que les Papes, par bonté, diffèrent de renouveler l’excommunication, ou que les princes règnent de fait, mais non de droit.
Dans l’empire germanique, la dépendance est plus nécessaire. Le saint empire est une création de l’Eglise et le Pape peut, pour une juste cause, suspendre ou révoquer le mandat conféré à l’empereur. Les électeurs de la confédération allemande ont donné, à cet empereur, leurs suffrages au trône de Germanie, en prévision de son couronnement et avec cette condition qu’il remplirait les devoirs imposés par le sacre. Même quand il ne serait pas, comme roi de Germanie, soumis à la législation commune, s’il manque au devoir impérial, il est, aux termes du contrat d’élection, déposé comme roi, par suite de sa déposition d’empereur. Mais il ne jouit, comme roi germain, d’aucun privilège: et l’empereur est ainsi déposable à double titre : d’abord comme empereur, comme vicaire du Pape pour la protection des faibles et la défense de l’Eglise: ensuite comme chef d’une société chrétienne.
En France, même puissance de l’opinion. Lothaire, excommunié à cause de son mariage avec Valdrade, exprime tout haut la crainte de voir Nicolas 1er disposer de son trône. Grégoire VII menace Philippe 1er de lui enlever son royaume, et, plus tard, quand ce prince a encouru la condamnation d’Urbain II, Yves de Chartres lui écrit qu’il va perdre, en même temps, le royaume de la terre et le royaume du ciel.
C’est donc manquer à toute vérité que de représenter la puissance des Papes sur les souverains comme une invention de saint Grégoire VII, comme une usurpation criminelle, favorisée par une grossière ignorance. Ici, l’inventeur, c’est tout le monde; l’usurpation n’est nulle part, l’accusation d’ignorance

fait pitié. Si les princes se soumettent à l’autorité’ des Papes, ce n’est pas qu’ils se dépouillent volontairement, ni qu’ils se sentent moins que d’autres en appétit d’autocratie ; mais ils cèdent à l’autorité du droit et à la victorieuse évidence de la vérité.
Le pouvoir des Papes, en effet, repose sur les plus justes notions du droit.
Deux pouvoirs président aux destinées de l’humanité : le pouvoir spirituel, qui commande aux âmes ; le pouvoir temporel, qui commande aux corps dans tout ce qui n’est pas régi déjà par le gouverneur des âmes. L’un règle les intérêts du temps dans leur existence passagère ; l’autre règle ces mêmes intérêts dans leur rapport avec l’éternité. Celui-ci, ordonné pour le salut, régit tout l’homme, l’homme individuel et l’homme social, en vue du ciel ; celui-là, ordonné pour la fortune civique, avec charge de respecter et de protéger l’autre. Pouvoirs très-distincts, mais unis et subordonnés, de manière qu’agissant tous deux sur l’homme, sous la succession du temps et dans l’étendue de l’espace, ils assurent, par leur mutuel respect, l’harmonie des institutions humaines et le bonheur, même temporel, de l’humanité.
Ces deux puissances ont donc des points de contact, des moyens de contrôle, et, en cas de dérogation, il faut que nous trouvions une force d’arrêt, une puissance qui ramène au respect le pouvoir réfractaire, tout en le respectant. La raison générale de ceci est : que le pouvoir est établi pour le bien, non pour la destruction. Comme les choses temporelles concourent souvent, d’une manière plus ou moins directe, au bien spirituel, et que les choses spirituelles réagissent, à leur tour, d’une manière très-efficace, sur l’ordre temporel, il faut trouver, par le contrôle du pouvoir, les éléments de leur conciliation et le secret de l’harmonie des choses terrestres. La difficulté est seulement de savoir sur quel pied, ou plutôt d’après quel principe, régler leurs rapports.
Le droit naturel ne présente ici que des idées générales, d’une application d’autant plus incertaine que les droits contestables sont d’une plus difficile définition. Cependant, si imparfait qu’il soit, ce droit reconnaît au moins Y infériorité au temporel et attribue sa direction morale au pouvoir spirituel, sans donner toutefois à celui-ci une juridiction temporelle et ordinaire sur le temporel des nations.
Là où le droit naturel nous laisse dans l’incertitude, intervient le droit divin, nous présentant la hiérarchie de la sainte Eglise, avec une mission clairement déterminée et l’ensemble des devoirs qui en assurent l’accomplissement. Or, chaque devoir implique un droit corrélatif. Par là même que la Chaire apostolique a le pouvoir de lier et de délier, le pouvoir d’enseigner, le pouvoir de gouverner, d’administrer et de confirmer, elle a donc aussi le droit de coaction pour amener le pouvoir politique à ne pas éloigner l’ordre temporel de sa fin spirituelle.Autrement les hommes étant tous sujets d’un prince quelconque, en cas de résistance de sa part, l’Eglise ne saurait répondre à sa vocation; elle serait même, par le fait de cette résistance, comme exclue du monde, et alors seraient violés tous les établissements de l’Evangile. Il s’agit de motiver ici et d’expliquer fortement ce droit de coaction du Saint-Siège.

C’est la croyance nécessaire des chrétiens que tout fidèle est soumis au Pape dans les choses spirituelles. Roi ou citoyen, il doit, s’il veut rester catholique, demeurer clans cette dépendance. Sans doute, il ne résulte pas de cette vérité que le roi et le père de famille doivent laisser le Pape s’ingérer, le premier dans les affaires du royaume, le second, dans les affaires de sa maison (les Papes d’ailleurs en auraient le désir, qu’il leur serait impossible de le satisfaire); mais il s’ensuit que le roi ou l’homme du peuple, venant à s’écarter de la loi évangélique, doit subir le jugement, les remontrances et les punitions du Pape et les supporter paisiblement. Ainsi la croyance à l’autorité du Pape et la peccabilité humaine servent de fondement à cette vérité, que le Pape est au-dessus de tous les hommes, de tous ceux, entendons-nous, qui veulent rester catholiques. Or, comme le dogme est immuable ; et qu’on ne peut dépouiller, ici-bas, celte malheureuse peccabilité, il s’ensuit encore que cette suprématie du Pape est immuable et perpétuelle. Mais tous les péchés, toutes les violations de la loi évangélique, ne sont pas purement spirituels, renfermés dans le sanctuaire de la conscience; il en est de matériels, qui troublent l’ordre extérieur; donc il est manifeste que le Pape, qui les juge, atteint indirectement l’objet du péché. Par exemple, il ne dit pas seulement au voleur : Vous avez fait, en volant, une mauvaise action ; mais : Restituez l’objet volé ; de cette manière, il touche du premier coup, le péché, et par contrecoup l’objet du péché. « C’est pourquoi, dit dom Luigi Tosti, un prince qui, au moyen âge, voulait être catholique, était soumis au Pape, non-seulement dans les choses purement spirituelles, mais encore dans les choses matérielles, ces dernières pouvant être l’objet de son péché. Si donc il se permettait, comme Philippe le Bel, de falsifier la monnaie, de verser le sang de ses sujets, d’entreprendre des guerres injustes, il ne pouvait se récrier, quand le Pape lui disait d’abord : Vous faites le mal, puisque vous êtes faussaire et injuste, revenez au bien; — et après : Retirez des mains de vos sujets la monnaie falsifiée; rendez le bien d’autrui; cessez de sacrifier, en pure perte, le sang, la vie de vos peuples, qui ne vous appartiennent pas. »
Voilà comment le Pape exerçait, sur les rois et sur les royaumes une souveraineté non-seulement directe, mais encore indirecte. Au moyen Age, tous les catholiques étaient d’accord sur cette double puissance dans le Pape ; et comme les individus forment l’espèce, et les espèces le genre, il se forma aussi, du sentiment unanime de tous les individus, un sentiment général, qui devint le droit public, en vertu duquel le Pape jugeait les rois, non-seulement quant au temporel, à raison du péché, mais encore comme magistrat civil, parce qu’on les avait invités. Quiconque refusait, à cette époque, de supporter tranquillement ce contrôle, secouait aussi, en même temps, le joug évangélique. Celui donc qui désirait être catholique et ne voulait pas de la domination papale dans toute l’étendue dont nous venons de parler, était en contradiction manifeste avec lui-même : il commettait un double péché, l’un contre la foi, l’autre contre la raison (2).
Ce droit repose sur les premiers principes.
L’autorité des lois divines dit que tout pouvoir a été donné à l’Eglise, au ciel et sur la terre, pour  atteindre sa fin, qui est le salut des âmes; que l’Eglise doit au ciel un compte rigoureux de toutes les âmes qui sont devenues siennes par le saint baptême; et que les chrétiens, de leur côté, doivent, à leurs préposés spirituels, croyance, déférence, obéissance. Toutes les fois que les chrétiens sont adjurés par l’Eglise, au nom de la vraie obéissance, d’avoir à s’abstenir ou à agir, à moins qu’il ne soit clair qu’elle agisse pour leur destruction, non pour édification, ils doivent se rendre. Ce principe est absolu, et la seule exception qu’il admette, répugne à l’hypothèse.
Les princes, comme chrétiens, doivent donc d’abord s’y soumettre. Ils ne sont pas moins les fils de l’Eglise que les autres fidèles ; l’Eglise ne répond pas moins de leurs âmes, elle en répond même davantage, à cause de leur dignité, et il n’est pas plus en leur pouvoir de les lui reprendre, qu’il n’est au sien de les leur rendre. C’est à elle seule et toujours, de juger si, dans telle voie, ils se perdent ou se sauvent. Au besoin elle doit leur dire : « Ne faites pas cela, vous compromettez votre salut éternel : descendez du trône, vous y perdez votre âme, en laissant perdre les âmes de vos sujets et la justice dans le monde. » Voilà ce que l’Eglise doit dire, et maintes fois sa sagesse et son courage l’ont dit, et l’on a vu la piété chrétienne lui prêter l’oreille et tout quitter ici-bas pour garder son obéissance et l’enseigner à l’univers.
« Le Pontife romain a déposé, du trône glorieux de France, le mérovingien Chilpéric III, non tant cependant pour ses iniquités, que parce qu’il était inutile à un si grand pouvoir, il a absous tous les Francs du serment de fidélité qu’ils avaient fait entre vos mains ; il lui a substitué Pépin, le père de Charles le Grand, empereur (3), » et l’histoire n’a recueilli, du roi fainéant, qu’un docile silence, et de ses contemporains, pour un si bel acte de salut public, que la joie universelle. Le pape Formose substitua, en 893, Arnould, comme empereur, à Lambert, vivant, à qui il avait déjà conféré la dignité impériale, mais qui en était indigne (4). Le fils de Charlemagne était faible de cette faiblesse qui est une calamité sociale, et n’ayant au reste que ce qu’il faut, on a vu les simples évêques de France et de Germanie le soumettre à la déposition que l’humilité de cette grande âme dans un faible cœur a voulu rendre solennelle. Si l’incapacité donne ce droit, combien plus le crime ! Et si l’on traite ainsi l’innocence, que ne pourra-t-on point contre le coupable, et par-dessus le coupable, le criminel, et par-dessus le criminel, le scélérat? Au nom du Dieu qui l’inspire, l’Eglise peut imposer salutairement des jeûnes, des aumônes, le cilice, la retraite, de lointains pèlerinage, la séquestration de la société ; et l’on ne peut se soustraire au régime de ces pénitences médicinales, à moins d’être comme un païen : et elle ne pourrait obliger en conscience à déposer le manteau royal. Mais qu’a donc de spécialement différent, ce manteau, de celui d’un duc ou d’un magistrat ? Quel abime les sépare donc? Et toutes ces dignités ne sont-elles pas, à des degrés divers, de même nature et d’égale constitution ? Mais si un Ambroise, pour le seul sang de Thessalonique, peut infliger, à Théodose, huit mois d’interdiction royale, comment un Grégoire VII ne pourrait-il suspendre une année ou révoquer pour sa vie, cet exécrable Henri, coupable des dévastations impures et sanglantes, des familles, des royaumes et de l’Eglise ! Et qui fixera les bornes du châtiment, de la correction, de la pénitence? Ou bien est-ce que le Pape serait mis hors du rang des Pontifes? Quoi ! Les évêques francs déposeront Lothaire ; un archevêque de Sens déposera Charles le Chauve ; et l’évêque des évêques, le pasteur en litre de tous les rois, ne pourra pas autant sur un roi de sa création, un candidat à l’empire dont il tient en main le diplôme !
Les princes, comme chefs de peuples chrétiens, sont encore plus soumis au Saint-Siège. Une âme est une âme : et périsse l’univers avec toutes ses couronnes plutôt qu’une seul âme soit lésée ou ternie ! Si l’âme d’un prince, dont le Pontife est responsable, lui donne un tel droit sur son état de vie et sur son trône, combien ce sera autre chose quand il s’agira de milliers d’âmes ! Certes ce n’est pas moi qui nierai qu’un prince qui dépouille ses sujets de leurs possessions, de leur tranquillité, de leur vie, soit à l’abri de l’anathème; et que si, dans l’intérêt de l’ordre public, il est obligatoire souvent de réprimer l’insurrection, il se peut aussi qu’il soit obligatoire de la proclamer. Toute l’antiquité, qui ne songeait qu’aux biens terrestres, a admis la caducité des rois, et, malgré l’énervement du sens moral, malgré les goûts infâmes du servilisme et des apothéoses, le sacerdoce en a déposé plus d’un, sur les bords du Nil ou de l’Indus, sous les lauriers de Delphes ou sous les grands chênes des Gaules. Mais si la déchéance peut être signifiée quand il s’agit des biens du corps et du temps, combien plus quand il s’agit des biens de l’âme et de l’éternité ! Si le sacerdoce, gardien naturel des obligations morales, du pacte social, des lois, conseiller officiel des peuples qui lui ont confié la religion de leurs actes, peut rompre la loi du serment, que ne devra pas faire le sacerdoce, alors qu’on portera le poison, la violence, les ténèbres dans le sanctuaire de la conscience, et la torche et le fer dans le sanctuaire même de Dieu? Là il est non seulement juge mais avocat, mais soldat, mais, s’il le faut, martyr. On tue une âme, et cette âme est confiée à sa garde, il doit frapper le brutal et l’impie. L’Eglise, sans doute, a horreur du sang : le sang répandu, c’est la mort, et elle est la vie. Mais c’est pourquoi elle a plus horreur de la vraie mort, qui est la damnation ; et c’est pourquoi elle a obligation de tout faire pour les conjurer. Si la crise est souveraine, si un conflit est inévitable, s’il faut choisir entre la mort charnelle du pécheur et la mort spirituelle du juste, son choix ne peut être l’objet d’un doute.
Ce droit qui l’oblige et l’autorise est si fort, qu’il atteint même, par un heureux contrecoup, ceux qui paraissent hors de sa partie. « Les non baptisés eux-mêmes, dit Georges Philipps, appartiennent à l’Eglise; ils sont à elle au même titre qu’ils sont à Jésus-Christ, et le Pape, en sa qualité de vicaire de Jésus-Christ, a autorité sur eux. La loi n’a pas, il est vrai, été expressément annoncée aux idolâtres, mais Dieu l’a gravée dans leur cœur, et quand ils prévariquent contre cette loi naturelle et divine, ils sont responsables devant le Christ et devant l’Eglise. Or, ils transgressent cette loi toutes les fois, par exemple, qu’ils se livrent à des passions contre nature, où qu’ils offrent, à des idoles, un culte impur et criminel. Dans ce cas, l’Eglise a le droit de sévir contre eux; elle a le droit de  proscrire l’idolâtrie, de détruire des livres théologiques du paganisme, de renverser les temples des fausses divinités, ou de les consacrer, après les avoir purifiés, au culte du vrai Dieu.
Pour tout le reste, l’Eglise reconnaît le droit de propriété des païens et, par conséquent, n’autorise pas les agressions armées contre un peuple infidèle, lorsqu’elles n’ont pas d’autre cause que la différence de religion : mais il en est autrement alors que les messagers apostoliques, allant, au nom de l’Eglise, porter la parole du salut aux peuples de la gentilité, et à la mission desquels l’Eglise a droit qu’on ne mette pas d’obstacle, ont été outrageusement expulsés ou mis à mort, et alors aussi que ces peuples attaquent eux-mêmes le royaume de Jésus-Christ (5). »
Oui, chez les peuples sauvages, où l’Eglise ne possède pas une âme, il y a des âmes qui l’attendent ; si des tyrans tiennent ces âmes dans les chaînes du fétichisme, elle a droit de briser chaînes et tyrans, pour amener à la lumière ces âmes captives. Quand le Mexique immolait, par an, vingt mille victimes humaines, la Papauté ne pouvait pas ne pas remettre à Fernand Cortès l’étendard de la croix et lui dire : « Plante-le au milieu de cet enfer, qu’il le veuille ou qu’il s’y refuse ! »
A entendre les moralistes du libelle et les politiques du feuilleton, le Christ a eu tort de mettre le pied dans l’empire de Satan, de briser les portes de notre prison et de nous conquérir à son royaume. Le Sauveur devait ne pas intervenir et laisser libre le prince des ténèbres; son droit était le bon, c’était celui du plus fort, du fort armé. Ce sont des échappés coupables qui composent la chrétienté. Chose incroyable! La question même des intérêts matériels qui, ailleurs, tranche tout, pour eux, d’emblée, ne fait plus rien dès qu’elle se mêle aux intérêts moraux. Un tyran peut tout dès qu’il s’attaque à la religion ; et dévorât-il, en se jouant, les biens, l’honneur, la vie de ses sujets, il est inviolable. Ces hommes n’ont de pitié que pour les monstres, et on dirait qu’ils ne tiennent à pleurer que pour l’enfer.
L’Eglise et le bon sens ont d’autres théories, et j’ai l’espoir de ne scandaliser personne en montrant jusqu’où peut aller la défense des faibles et la protection des intérêts sacrés. « Il est faux, écrit saint Grégoire VII, que tout homme doive obéir à toute personne contre son Créateur, lequel doit être préféré à tout ; mais nous devons résister à celui qui s’enorgueillit contre Dieu, pour que, contraint au moins, par cette nécessité, il apprenne à revenir dans la voie de la justice. » Où en serions-nous donc, grand Dieu ! S’il était vrai qu’un roi, qui se fait suppôt du diable, fût un roi sacré? Qu’un Nemrod pût insulter à la face de Dieu et des hommes, sans qu’il fût permis aux hommes de se redresser contre lui au nom de Dieu? Un Sennachérib emporter le nid sans que la mère battit légitimement de l’aile ou poussât un piaulis sourd de conservation sainte? Eh quoi ! Le cri du juste n’aurait d’autre écho sous le ciel que le frémissement de l’universelle terreur sous l’universelle oppression? Non, l’humanité n’est pas si réprouvée, pour que Dieu l’ait jetée pieds et poings liés aux pieds de la tyrannie, liés, dis-je, par les devoirs de la religion et le nœud de la conscience. N’en déplaise aux théologiens de l’adulation : ce système est trop brutal pour être vrai. Il n’y a point de droit absolu de la force, mais une force absolue du droit. Il y a un Dieu pour protéger les faibles qu’on opprime, qu’on égorge, qu’on damne ; et Dieu, c’est l’Eglise qui, faible aussi, mais toute-puissante en sa faiblesse, se présente, comme le grain de sable, aux flots des passions et dit à l’Océan : « Tu n’iras pas plus loin ! »
Qu’on déclame tant qu’on voudra contre ces conceptions non tant sublimes que profondément sages et heureusement conservatrices de la vérité; qu’on épouvante l’imagination des simples par de grands mots chimériques, le monstre de l’anarchie déchaîné au milieu des trônes, le despotisme sanguinaire, adoré sur l’autel ; que nos publicistes soi-disant positifs accueillent, le sourire sur les lèvres, des analogies profondes bien plus que naïves, qui traduisaient, pour nos pères, leurs croyances vastes et sensées : le soleil et la lune dans le monde, c’est-à-dire le sacerdoce et la royauté sur la terre, celle-ci étant le satellite de celui-là ; les deux glaives remis à Pierre, pour qu’il use de l’un et remette l’autre à qui saura bien en user ; le corps qui doit être régi et l’âme qui doit régir; le temps qui doit graviter autour de l’éternité et autres bonnes images qui ne font point mal sur de bonnes raisons ; que Bossuet trouve cela par trop populaire et qu’il prenne en commisération ces pauvres jurisconsultes du moyeu âge qui brouillent tant son droit romain, c’est-à-dire païen : nous ne  répondrons point sur le même ton. Mais qu’on veuille bien nous dire ce qu’on prétend mettre à la place de cet ordre. L’omnipotence d’un monarque déifié, parce qu’il a des foudres dans ses arsenaux et sur les places publiques?  On n’oserait, et la divinité de l’Eglise est là qui demande aussi une place.  L’indépendance absolue de la royauté, à côté de l’indépendance du sacerdoce? Mais, c’est le dualisme social, la division dans le monde, et le chaos est pire avec une double divinité que sans Dieu. Trouvez-moi des prêtres sans corps, des rois sans âmes, il restera encore à trouver des peuples ainsi partagés, et alors je vous laisse faire. Mais tant que ces trois se pénétreront, et que l’esprit divin, l’âme, la chair ne formeront, bon gré mal gré, qu’un seul corps social, je regarde en pitié vos rêves. Il faut que l’harmonie s’établisse; que le pas soit à l’esprit divin sur l’âme humaine, à l’âme sur la chair ; que le supérieur domine l’inférieur ; que le plus faible physiquement soit le plus fort moralement, que le pouvoir  exécutif vienne après le législatif, le confirmant, l’avertissant, l’éclairant, lui résistant même passivement au besoin, comme un fils bien né fait à son père qui s’oublie, mais, ne le combattant jamais; que les calamités de l’anarchie soient évitables, mais d’abord celles du despotisme qui les amène : car prêcher uniquement la patience pendant l’orage, c’est par trop l’inviter à se déchaîner : voilà un état bien réglé, un équilibre de république bien fait, un nœud social lié solidement, un avenir humainement bien garanti (6).

A ces graves raisons, les autorités ne font pas défaut. Depuis l’Evangile, le pouvoir n’est pas une domination, mais un service. C’est la doctrine pure des capitulaires, rédigés de la main même des empereurs, dans un code où leurs successeurs lisaient tous les jours : « Un roi s’appelle ainsi parce qu’il doit marcher droit. S’il agit pieusement, justement, miséricordieusement, c’est avec mérite qu’on le nomme roi ; s’il manque de ces vertus, ce n’est pas un roi, c’est un tyran (7). » C’est la théologie que prêchait saint Léon à Léon Auguste, qui applaudissait, comme Guillaume Ier à Grégoire VII, et que formule ainsi saint Grégoire le Grand : « Que le royaume terrestre fasse le service du royaume céleste. » Et voilà pourquoi le concile de Paris sous Louis et Lothaire disait : « Le roi est d’abord le défenseur des serviteurs de Dieu » ; pourquoi Nicolas II avait décrété avant saint Grégoire VII : « Le Christ a donné aux bienheureux Pierre, porte-clefs de l’éternelle vie, les droits de l’empire céleste et terrestre tout ensemble. »
Hincmar de Reims, cet homme si fidèle aux souverains et si ombrageux vis-à-vis des Papes, écrivait ces fortes paroles, qui ne permettent pas l’ombre de résistance : « Quelques sages disent que ce prince (Lothaire) est roi et n’est soumis aux lois et aux jugements de personne que de Dieu seul. Je réponds : cette parole n’est pas d’un chrétien catholique, mais d’un blasphémateur extrême et plein de l’esprit diabolique. L’autorité apostolique nous avertit que les rois, eux aussi, ont à obéir à leurs préposés dans le Seigneur… Le roi n’est soumis aux lois et aux jugements d’aucuns que de Dieu seul : c’est vrai s’il est bien nommé roi. Un roi vraiment roi n’est point sujet à la loi, car la loi n’est pas posée pour le juste, mais pour les injustes et les insubordonnés, les impies, les pécheurs… Mais tout adultère, homicide, injuste, ravisseur ou esclave d’autre vice doit être jugé secrètement ou publiquement par les prêtres qui sont les trônes de Dieu, sur lesquels il siège et par lesquels il rend ses jugements (8). »

Un roi de France, à trois siècles de là, parlera comme l’archevêque de Reims. Louis VII écrit à Alexandre III : « Que le glaive de Pierre soit tiré pour venger le martyr de Cantorbéry ; car son sang crie vengeance, non-seulement pour lui, mais pour toute l’Eglise. »
Saint Thomas tranche la question en trois mots : « Le pouvoir temporel, dit-il, est soumis au pouvoir spirituel, comme le corps à l’âme, et, par conséquent, ce n’est pas un jugement usurpé, si le préposé spirituel s’ingère dans les choses temporelles  (9). » Sur l’apostasie, il n’hésite pas à dire qu’elle emporte, ipso facto, la déposition : « Sitôt que quelqu’un est dénoncé par sentence comme  excommunié, pour son apostasie dans la foi, par le fait même, ses sujets sont détachés de son domaine et déliés du serment de fidélité qui les attachait à lui (10). » Sur cette question du temporel, il étend le pouvoir spirituel jusqu’aux princes infidèles : « La distinction des fidèles et des infidèles, dit-il, considérée en soi, n’enlève pas le domaine et le commandement des infidèles sur les fidèles. Mais un tel droit de commandement ou de domaine peut être enlevé, justement par la sentence et le règlement de l’Église, qui a l’autorité de Dieu. L’Église toutefois fait tantôt cela et tantôt ne le fait pas (11). »
Pour saint Bonaventure, cette phrase suffit : « Les prêtres et les pontifes peuvent, avec des raisons,  écarter les rois et déposer les empereurs, comme il est arrivé souvent, quand leur malice l’exigeait ainsi et que la nécessité de la république le demandait (12). » Bellarmin a, là-dessus, des thèses connues et Suarez, dans sa Défense de la foi, fait écho à Bellarmin.

En 1282, Martin IV disait à la face de l’Europe : « Innocent IV, notre prédécesseur, d’heureuse mémoire, a déposé Frédéric au concile de Lyon, avec l’approbation du concile (13). »
En 1302, dans la bulle Unam sanctam, Boniface VIII décrétera, parlant après saint Bernard : « Sur le siège de Pierre est non-seulement le glaive spirituel, mais le temporel, l’un devant être manié par l’Eglise, l’autre pour l’Eglise ; l’un dans la main du prêtre, l’autre dans la main des rois et des soldats ; à l’ordre et sous l’approbation du prêtre : car il faut que le glaive soit sous le glaive ; » et il conclut par ces paroles, que cinq siècles et demi n’ont fait que rendre plus graves d’autorité, et, si possible, d’un poids plus accablant : « Qu’au Pontife romain toute créature humaine soit soumise, nous le définissons et prononçons : cela est absolument de nécessité de salut. »
Un très-grand nombre d’auteurs, même français, défendaient, dans le même temps, la doctrine catholique. Nous citerons seulement Hugues de Saint-Victor (14) ; et Durand, De origin. juridict.(15); Jean de Paris, dominicain fameux par son ardent esprit de discussion, énonce, dans son traité De regià potestate et populi, consacré à la défense de Philippe le Bel, cette proposition : Si princeps esset haereticus, incorrigibilis et contemptor ecclesiasticae censurae, posset Papa aliquod facere in populo, ut privaretur ille seculari honore et deponeretur à populo(16). Gilles Colonna, que Cave appelle le prince des théologiens, et Labbe, le docteur très-fondé, Gilles, précepteur de Philippe le Bel, soutient, dans un traité De regimine principum, la doctrine même de saint Thomas. Nous en avons pour garants Oudin, Tiraboschi et Tosti.

Ces autorités et ces raisons suffisent pour éclairer la question de droit divin. En voilà donc assez sur le principe; un mot, maintenant, de l’application.
Le droit de coaction du Saint-Siège s’applique, comme tous les droits, suivant les possibilités d’application que lui fournit l’état social : tantôt par des peines purement spirituelles, comme l’excommunication ; tantôt par des peines à effet tem porel, comme la dissolution du serment. Et, sans aucun doute, l’application, d’ailleurs très-diverse, de ces peines, relève de l’Eglise : pour les censures ecclésiastiques, la contestation n’est pas possible : Si Ecclesiam non audierit, sit sicut  ethnicus; pour

la déclaration de nullité du serment, pas davantage : c’est le sens propre du quodcumque ligaveris, c’est le sentiment unanime des docteurs, c’est l’oracle même du sens commun et la théorie la plus lumineuse pour l’histoire.
En ce qui regarde cette déclaration de nullité, il faut faire observer qu’elle dépose virtuellement le prince. L’Eglise ne dit pas toujours : « Vous ne pouvez plus obéir en aucun cas, » parce que le serment dissous quant à l’obligation de conscience, peut subsister encore, en droit naturel, quant à ses effets qui n’intéressent pas la conscience. L’Eglise dit seulement que le fidèle ne peut plus obéir pour tout ce qui est obstacle au salut; et, en déliant le serment sous tous les rapports dangereux, elle a rempli suffisamment la fin de son ministère. En cas de tyrannie, ce qui est une autre question, la révolte, suivant l’opportunité, peut être un devoir, comme c’en est un de déposer un tyran, si la déposition est possible.
Le droit divin nous conduit à ce terme ; ici nous prend le droit public. Dans un état païen, ou simplement non chrétien, l’exercice de ce droit divin de l’Eglise est ou impossible ou diversement difficile ; l’Eglise dit alors à ses enfants qu’ils ont à choisir entre l’apostasie d’une part, et de l’autre, les vexations, l’exil ou le martyre. Mais, dans une société chrétienne, dans une société qui n’est telle que par la subordination de l’Etat à l’Eglise, dans une société dont le droit attribue, à l’excommunication, des effets particuliers et laisse à la dissolution du serment sortir tous ses effets temporels : dans cette société, ce n’est ni la révolte du peuple ni l’insurrection des seigneurs qui assurent, aux peines spirituelles, leurs résultats sociaux : le Pape, en vertu de son droit divin, lance l’excommunication et dissout le serment; puis, en vertu du droit positif, il dépose directement et ôte toute dignité civile.
Enfin, ce pouvoir des Papes sur les souverains n’a entraîné que de minimes inconvénients compensés par d’immenses avantages.
On a cru voir ici un aliment pour l’ambition des Papes, un avilissement de la souveraineté, une source de guerres. L’ambition et les prétentions des Papes, en vertu de ce pouvoir dit exorbitant, sont des effets d’imagination ou des inventions de mauvais esprits. Les Papes se sont toujours montrés plus que modérés, modestes. Comme souverains, ils n’ont rien fait, depuis mille ans, pour agrandir leur domaine temporel, pas plus par leur droit de déposition que par leur droit de suzeraineté. Comme arbitres des souverains et chefs de l’Eglise, ils n’ont déposé que des scélérats couronnés, qui, simples particuliers, eussent dû être enfermés dans des bagnes.

L’avilissement de la souveraineté dans l’esprit des peuples est également une puérile illusion. Car les rois eux-mêmes avaient concouru à l’établissement de ce droit, et, avec l’esprit religieux du temps, l’autorité sacrée, qui contrôlait leur puissance, loin de l’avilir, ne pouvait que la rehausser. La quiétude relative des temps anciens et la longue durée des vieilles monarchies en fournissent la preuve. Croit-on, par hasard, que la souveraineté se soit placée bien plus haut dans l’esprit des peuples, par la restauration du césarisme dans la personne de Louis XIV ou par les caprices révolutionnaires de la souveraineté du peuple. L’histoire moderne, un peu mieux sue, permet, pour nous-mêmes, plus d’humilité, et, à l’égard de nos aïeux, moins de hauteur.
Les guerres qu’on dit allumées par le conflit des deux puissances n’ont été ni nombreuses, ni universelles, ni longues, ni sanglantes. L’eussent-elles été, il n’y aurait, eu égard aux intérêts qu’elles ont sauvés, nullement à s’en plaindre. En tout état de cause, il faut reconnaître que le droit public les avait prévenues, qu’elles n’ont été suscitées que par l’indignité des princes, et que l’Eglise n’en doit aucunement subir la responsabilité.
Et puis, à côté de ces inconvénients plus ou moins chimériques, se présentent des avantages qu’on ne saurait oublier sans injustice. Les Papes n’ont-ils pas été, suivant l’expression très-historique de J. de Maistre, les instituteurs, les sauveurs, les génies constituants de l’Europe? N’est-ce rien, pour leur gloire, d’avoir maintenu la religion florissante, sauvé les droits, conservé les mœurs, assuré la tranquillité publique et appelé, vers mille buts glorieux, toutes les forces de la chrétienté? Ceux qui étudient l’histoire, avec un esprit libre, n’en rapportent pas cette jalousie de critique basse, qui s’emporte en déclamations dont l’ingratitude le dispute à l’ineptie.
Que conclure maintenant? Que ces idées du moyen âge ne sont plus de notre temps ? Que la raison moderne ne les admet plus ? Et que, si les siècles passés n’ont pas à justifier leurs préférences, on ne peut censurer nos institutions? Tel n’est point notre avis. L’ordre social du moyen âge est, pour les principes, l’ordre social chrétien, l’ordre le plus en harmonie avec les vérités et les devoirs de la foi, l’ordre le plus favorable au progrès dans la stabilité, à la liberté dans la tradition. Avec des sociétés légalement constituées en dehors du Christianisme, ce droit chrétien est, sans doute, provisoirement inapplicable; il n’en constitue pas moins, en soi, un ordre social parfait, et tout chrétien, et tout homme intelligent, qu’il porte la parole ou la plume, n’importe, doit s’efforcer, avec un zèle prudent, de ménager, parmi nous, à ces principes, une nouvelle application.

SOURCE : Histoire apologétique de la papauté t.IV – CHAP DU POUVOIR DES PAPES SUR LES SOUVERAINS, p. 604 – 636

1 Epist. Ad Germanos XVI. Col. 672
2 Histoire de Boniface VIII, t. II, p. 24:2, éd. française.
3 Lettres de Grégoire VII, à Herman, iv4que de Metz, epist. xxi, col. 397.
4 Pagi, 895,4,896,3.
5 Cours de droit canon, (. II, p. 292,
6 Davin, Histoire du pape Grégoire VII, passim. —
7 Capitul, reg. addit.cap. xxiv.
8 De divortio Lotit, el Tilbergae. Migne, c. vi, p. 693
9 II II, ix, 60. A.vi, ad 3
10 II II. p. 12. A. n.
11 II II, p, 10. A. x.
12 De ceci, hiemrrh.,cap. i.
13 Luc d’Achéri, Spicil., t. III. p. 685
14 Lib. II, p. II. c. iv.
15 Q. II.
16 C. xiv.

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