Pour mieux cerner le principe des deux glaives : un Extrait de l’Histoire Apologétique de la papauté de Mgr Justin FÈVRE (1)

Résultat de recherche d'images pour "Mgr justin Fèvre"S’il est un fait qui confonde, sans réplique possible, l’idée gallicane de la séparation des deux ordres et de l’indépendance absolue de la puissance temporelle, c’est, à coup sûr, la déposition des souverains par les Papes et les conciles du moyen Age.


Au moyen âge, les États de la chrétienté sont soumis au Pape comme arbitre suprême et juge sans appel des différends politiques. Ce juge rend des arrêts, inflige des peines spirituelles et enlève même les dignités civiles. Nous ne mentionnerons pas les souvenirs lointains de Philippe l’Arabe, exclu de l’Église par l’évêque de Rome, et de Théodose, condamné, par l’évêque de Milan, à la pénitence publique. Mais nous voyons le dernier des mérovingiens déposé par le pape Zacharie, les empereurs Louis, Lothaire et Charles le Chauve déposés par les évêques. Grégoire VII dépose Henri IV en 1076; Alexandre III dépose Frédéric ler en 1160; Innocent III dépose Othon IV et Jean sans Terre en 1211 ; Innocent IV dépose Frédéric II en 1215, au concile œcuménique de Lyon. Les troisième et quatrième concile de Latran, les conciles de Bâle et de Constance déclarent les hérétiques privés des dignités, même temporelles et délient, contre eux, de tout serment de fidélité. Voilà des faits publics et constants; il s’agit, d’expliquer et de justifier cet état de choses. Pour en rendre compte, il s’est produit des systèmes que nous devons exposer ; nous tâcherons ensuite d’indiquer une solution.

I. Les systèmes proposés pour rendre compte de la conduite des Papes, sont, les uns théologiques, les autres historiques : les premiers s’appuient sur des principes révélés et éternels ; les autres, sur le droit positif et les circonstances de temps.
Les systèmes théologiques sont au nombre de trois : le système du pouvoir direct, le système du pouvoir indirect, et le système de l’indépendance absolue des deux puissances.
Dans le système du pouvoir direct, le Pape serait maître souverain de la terre, tant au temporel qu’au spirituel. Au spirituel, il délègue sa puissance aux évêques ; au temporel, il la délègue aux rois; et les rois et les évêques ne sont que ses lieutenants, ses mandataires, révocables à volonté, dès qu’ils manquent et même sans qu’ils manquent à leur mandat. Que le Pape offre la couronne à tel prince, qu’il la lui retire pour la donner à un autre, il n’y a, à ces actes, nulle difficulté. Le Pape opère à vue ces changements, en vertu du droit des deux glaives et de son souverain domaine sur l’univers.
Ou voit naître cette théorie au douzième siècle et l’on doit dire que le langage des Papes y pourrait faire adhérer; car enfin, si, dans les actes de déposition, ils rappellent quelquefois le droit positif, ils invoquent à l’ordinaire le titre spirituel et la plénitude de la puissance apostolique. Mais il faut rappeler qu’il y a, ici, complications de droit divin et humain, et que le droit humain a été concédé en vue du droit divin, qui est, dans ce cas, la cause plus que la source. On ne voit pas, du reste, qu’aucun Pape, pas plus saint Grégoire VII qu’un autre, ait professé formellement celte doctrine. Ceux qui la représentent sont : Jean de Salisbury, dans son futile ouvrage intitulé : Polycraticon ou des délassements des cours ; saint Thomas de Cantorbery, qui ne s’en explique encore, dans ses lettres, que per transennam; Thomas Morus, qui ne le préconise que comme principe gouvernemental du royaume d’Utopie; puis un certain nombre de théologiens et de canonistes. Ces idées fournissent la base du droit de Souabe, rédigé au treizième siècle.
Depuis, elles ont été universellement abandonnées, comme peu conformes aux vrais principes et conduisant à d’absurdes conséquences.
Ce système, en effet, n’est fondé sur aucune preuve solide. En droit, Jésus-Christ, qui devait donner à son Église tout le pouvoir nécessaire pour mener les âmes à leur fin, ne devait pas donner ce pouvoir direct : il n’est pas nécessaire, et le pouvoir indirect, nous le verrons, suffit pleinement. En fait, il ne l’a point conféré à Pierre. Le quodcumque ligaveris n’est invoqué par les Papes que dans le sens du pouvoir spirituel, tombant sur le lien religieux. Les deux glaives que le Sauveur, dans sa passion, déclare suffire à sa défense, s’entendent en ce sens que Pierre porte l’un et dirige la main qui porte l’autre. Les rapports des deux puissances, expliqués par la comparaison de l’âme et du corps, du soleil et de la lune, s’entendent dans le même sens et insinuent de plus que l’un des pouvoirs est supérieur à l’autre. Enfin, l’Église n’a rien fait, ni par ses Pontifes, ni par ses conciles, qui rende nécessaire l’adoption d’un si exorbitant pouvoir. Les Papes décident des cas de conscience, soutiennent des droits spirituels, lancent des excommunications qui sortent des effets civils, prévus par le droit, et tout cela s’explique. Un acte, pourtant, favorise en apparence cette théorie, c’est la bulle Inter caetera d’Alexandre VI, qui trace, de son doigt, une ligne sur la mappemonde et donne, au roi de Castille, toutes les terres à l’ouest des îles du cap Vert. Cette bulle trouve sans doute sa  légitimité dans la nécessité faite au Pape de se prononcer, dans les guerres qu’elle a empêchées et les biens dont elle a été l’occasion ; mais elle ne peut suffire, à elle seule, pour régler, comme droit commun, tous les cas et prouver, à elle seule, tout un système, qui entraîne, d’ailleurs, de déplorables conséquences. Il s’ensuivrait, en effet, que l’ignorance sur les droits de l’Église est à peu près générale et constante ; que l’Église qui doit, par amour de la vérité, et dans l’intérêt de l’esprit humain, nous tirer de cette ignorance, nous y laisse, au contraire, croupir; que les princes païens, schismatiques, hérétiques, n’ont aucun droit de commander; et qu’aujourd’hui, la révolte générale est plus qu’un droit, aucun pouvoir temporel ne dérivant de cette source.

Le système du pouvoir indirect se présente sous deux formes : il y a le système du pouvoir indirect proprement dit et le système du pouvoir simplement directif.
Dans le système du pouvoir indirect proprement dit, l’objet propre et nécessaire du pouvoir des Papes est le gouvernement des fidèles dans l’ordre du salut. Pour atteindre complètement cet objet, les Papes doivent porter, tant dans l’ordre temporel que dans l’ordre spirituel, tous les règlements nécessaires au bien des âmes. S’ils ne jouissaient de ce double pouvoir, ils ne posséderaient point la plénitude de la puissance apostolique, puisque leur autorité, limitée à la sphère exclusivement spirituelle, ne saurait proscrire ou prescrire ce qui, dans l’ordre temporel, doit contribuer au salut ou l’empêcher. Les Papes sont donc amenés indirectement et par voie de conséquence, à agir, en cas de nécessité, sur les princes, voire à leur retirer les droits acquis sur les sujets. — Ce système, communément reçu par les ultramontains, est professé notamment par Bellarmin, saint Thomas et Suarez. Leibnitz dit à ce sujet : « Les arguments de Bellarmin sur la juridiction, au moins indirecte, des Papes, n’ont point paru méprisables à Hobbes même. Effectivement, il est certain que celui qui a reçu pleine puissance de Dieu pour le salut des âmes, a le pouvoir de réprimer la tyrannie et l’ambition des grands, qui font périr un si grand nombre d’âmes. On peut douter, je l’avoue, si le Pape a reçu de Dieu une telle puissance (Leibnitz parle ici, dit Lamennais, selon les idées protestantes ou gallicanes) ; mais personne ne doute, du moins parmi les catholiques romains (Bossuet excepté) que cette puissance réside dans l’Église universelle, à laquelle toutes les consciences sont soumises. Philippe le Bel, roi de France, parait en avoir été persuadé, lorsqu’il en appela de la sentence du pape Boniface VIII, qui l’excommuniait et le privait de son royaume, au concile général (1) » Leibnitz donne, à son raisonnement, cette majeure, que le concile peut déposer un catholique ne peut refuser la mineure, que le Pape peut ce que peut le concile. Il est facile de pressentir la conclusion.

Dans le système du pouvoir simplement directif, le pouvoir du Pape sur les souverains se réduit à décider, avec autorité, un cas de conscience, et voici à quelle occasion. L’autorité du prince repose sur un serment juré par les sujets ; ce serment est, en soi, une chose religieuse, et il est dissoluble quand il est non observable ou d’une validité douteuse. L’Église, juge ordinaire de tout ce qui touche à la conscience, prononce, dans ces cas, sur ledit serment : elle ne délie pas, elle ne dépose pas, elle déclare simplement les sujets déliés et le prince déposé. Bianchi, au dix-huitième siècle, l’auteur du Droit public, et J. de Maistre, entre deux, n’ont pas osé dépasser ce point de vue. Quant à Gerson et à Fénelon, à qui on en attribue la paternité, ils ne vont même pas jusque-là. L’un était engagé dans des thèses contradictoires où l’on ne reconnaît point la marque d’un ferme esprit ; l’autre, si libre pour son temps, manquait encore d’une certaine indépendance d’attitude et même d’esprit. Quant au Saint-Siège, il le défendait par des arguments secondaires : louons-le comme il faut, en allant plus avant que lui dans la bonne voie.

Ces deux nuances d’un même système offrent une différence caractéristique. Le pouvoir directif réduit l’autorité des Papes à résoudre un cas de conscience isolé, individuel : il paraît supposer moins, dans le Pape non consulté, le devoir de rendre une décision. Le pouvoir indirect proprement dit, reconnaissant la supériorité de l’ordre spirituel et lui attribuant le droit de coaction vis-à-vis du temporel, pour l’obliger à s’intéresser au bien des âmes, laisse ou commande au Pape l’initiative et lui attribue une action constante sur la vie sociale. Dans l’une et l’autre nuance, l’action du Pape repose sur la distinction et la subordination des deux puissances ; elle suppose que la profession et le maintien de la foi catholique sont, à l’élection du souverain, imposés de droit naturel. D’où il suit que le souverain hérétique ou fauteur d’hérétiques perd, de droit naturel, ce qu’il a acquis à une condition que, de droit naturel, on lui a imposée et qu’il a acceptée. Le Pape ayant, pour la circonstance, pouvoir et devoir, commande ou décide la déposition du souverain. Un consulteur du dernier concile, l’abbé Chesnel, dans un récent ouvrage, nous offre, sur la distinction du pouvoir direct et du pouvoir indirect, un moyen de conciliation :
« J’appelle pouvoir direct, dit le savant théologien, celui qui s’applique à son objet propre : par exemple, le père de famille a un pouvoir direct sur ses enfants, le souverain sur ses sujets dans l’ordre temporel ; le Pape sur les chrétiens, dans l’ordre spirituel. Si, par impossible, toutes les fois que l’intérêt temporel est en jeu, et seulement alors, un souverain terrestre pouvait assujettir à ses lois l’ordre spirituel, il exercerait, mais indirectement, la puissance spirituelle ; pareillement, l’objet propre du pouvoir pontifical n’étant pas le temporel, mais le spirituel, les Papes ne sauraient avoir sur l’ordre inférieur, déjà soumis directement aux princes, qu’un pouvoir indirect.
On pourrait, j’en conviens, citer un assez bon nombre de canonistes antérieurs à la Réforme, qui attribuent aux Papes le pouvoir direct sur tout le temporel de ce monde ; mais, au fond, le mot direct est pour eux synonyme de directif. Ils veulent dire simplement que, pour ne pas mettre obstacle et pour tendre sûrement à la fin dernière, les souverains d’ici bas doivent se ranger à la direction du Pape, dont le ministère propre est d’y conduire tous les hommes. C’est, pour le fond, tout ce qu’enseignent les théologiens modernes, et une fois admise l’essentielle dépendance où la nature est de la grâce, le temps de l’éternité, on ne pourra, sans une inconséquence manifeste, nier que, par rapport à la fin dernière, l’État demeure soumis à la direction du Pape. Nos théologiens gallicans du quatorzième siècle n’en ont jamais douté, eux qui enseignent nettement, comme une vérité certaine, le pouvoir directif du Saint-Siège sur tous les souverains temporels. Pierre d’Ailly et Gerson répètent souvent cette doctrine dans
les propres termes que je viens de leur emprunter. »

Ou eût pu faire observer, au docte vicaire général de Quimper, qu’au lieu de distinguer le pouvoir en direct et indirect, il eût été beaucoup plus sage de dire direct et directif : direct pour le spirituel, directif pour l’ordre temporel. Voici la réponse de l’abbé Chesnel :
« Je ne pourrai répondre que par des conjectures plus ou moins fondées. Si directif vous plaît mieux qu’indirect, laissez celui-ci, usez de celui-là, vous êtes libre. Mais gardez-vous de censurer vos pères et l’usage qu’ils ont fait prévaloir. Il y a, du reste, une comparaison très-ancienne, remontant pour le moins jusqu’à saint Grégoire de Nazianze, la plus juste peut-être et la plus féconde de celles auxquelles ou a recours, pour expliquer  non-seulement la distinction présente, mais encore le principe fondamental des vrais rapports entre l’Église et L’État. C’est la comparaison entre L’âme et le corps. L’âme, avec ses puissances intellectuelles, qui sont la raison et la volonté, s’applique directement au vrai et au bien intelligible, qui ne peut être atteint par les sens ; le corps et les puissances sensitives ont pour objet propre et direct le vrai, le bien sensible. Tant que le corps demeure à sa place, content de son domaine, dans la juste dépendance de l’âme à laquelle il est uni, celle-ci, tout occupée de ses fonctions, laisse le corps parfaitement libre de remplir les siennes. Des deux côtés, c’est le pouvoir direct seul qu’on exerce. Mais voici que, lassées de leur soumission, les facultés sensibles s’élèvent contre la raison qu’elles prétendent dégrader à leur niveau, en troublant l’usage de son activité. Que fera la raison si elle est sage ? Pour maintenir intact son pouvoir propre et direct, elle usera du pouvoir indirect ou directif, complément indispensable du premier, toutes les fois qu’une vraie nécessité se présente de maintenir ses droits, son domaine, sa prééminence et sa liberté. 
Notez bien, je vous prie, qu’alors l’âme n’usurpe rien sur le corps, mais maintient celui-ci dans ses limites et se défend contre ses entreprises. Pareillement, le pouvoir indirect du Pape sur le temporel des princes, loin d’être une revendication du temporel, n’est rien de plus que le pouvoir spirituel même, un acte de légitime défense, en exerçant l’une des fonctions qui lui sont essentielles. Vous voyez donc que cette doctrine, loin d’être obscure et tortueuse, a toute la netteté désirable. »
L’abbé Chesnel résume ainsi tout son enseignement ; nous Je croyons d’une justesse parfaite : « Il y a des choses qui sont temporelles, d’autres qui sont spirituelles, et d’autres qui, temporelles de leur nature, se lient étroitement aux spirituelles : c’est pourquoi ou les appelle mixtes, c’est-à-dire composées en quelque sorte de deux éléments, l’un spirituel, l’autre temporel, qui se tiennent unis pour former un seul tout. Les choses spirituelles relèvent exclusivement du pouvoir direct de l’Église et du Pape, ainsi que nous l’avons vu dans la première partie de ce second livre. C’est encore au pouvoir direct qu’appartiennent les choses mixtes, qui seront l’objet îles entretiens suivants. Quant aux choses temporelles, on bien elles gardent purement ce caractère, sans toucher ni au spirituel, ni aux droits des tiers et à la justice : alors elles tombent sous la puissance de l’État, qui les règle et les administre avec une pleine indépendance ; ou elles mettent en péril la liberté et la paix de l’ordre supérieur, et alors le pouvoir spirituel, encore bien que le temporel ne lui soit pas directement soumis, se, replie en quelque sorte sur l’envahisseur pour Je contenir, écarter les obstacles injustement accumulés par celui-ci et dégager sa propre voie. Voilà le pouvoir indirect et tout, ce qu’il contient de mystères (2). »

A ces observations très-justes de l’abbé Chesnel. nous joignons une déclaration de Pie IX que nous trouvons au tome VII, p. 473 des Œuvres pastorales de Mgr Landriot, feu archevêque de Reims.
Le 20 juillet 1871, le Pape recevait une députation de l’Académie de la Religion catholique, et exhortait les députés à réfuter vigoureusement ceux qui faussaient le sens de l’infaillibilité du Souverain-Pontife et voulaient lui donner des conséquences dans l’ordre politique. A ce moment, Pie IX s’exprima en ces termes :
« Le droit de déposer les souverains et de délier les sujets du serment de fidélité a été, en effet, dans des circonstances extrêmes, exercé par les Papes, mais il n’a absolument rien de commun avec l’autorité pontificale. Il était une conséquence du droit public qui était alors en vigueur et du consentement des nations chrétiennes, qui reconnaissaient dans le Pape le juge suprême de la chrétienté et le constituaient juge sur les princes et sur les peuples, même dans les matières temporelles. Or, la situation présente est tout-à-fait différente. La mauvaise foi seule peut confondre des objets si divers et des époques si peu semblables, comme si un jugement infaillible porté sur une vérité révélée avait quelque analogie avec un droit que les Papes, sollicités par le vœu des peuples, ont dû exercer quand le bien général l’exigeait. De pareilles affirmations ne sont qu’un prétexte pour exciter les princes contre l’Église. »
Telles sont les paroles de Pie IX. Les évêques suisses qui publièrent les premiers cette déclaration, ajoutent. : « La Feuille pastorale du diocèse de Munich et Freisingen du 28 juillet 1871 garantit l’authenticité de cette déclaration. »

Dans le système de l’indépendance absolue des deux puissances, les Papes et les princes ne relèvent directement que de Dieu ; ils agissent dans des sphères, non-seulement distinctes, mais complètement indépendantes. De là, nécessité des concordats pour marquer les limites des deux souverainetés, et possibilité, pour le pouvoir spirituel, d’agir sur l’ordre temporel, mais par avis et exhortations seulement, jamais par ordres, jamais par décrets. D’après cette théorie, les Papes du moyen âge ont donc usurpé, au moins matériellement, sur les princes ; mais la bonne foi les excuse, et comme l’Église n’a pas défini la question, l’erreur ne tombe que sur des opinions toujours libres.

Ce système, dont le patron principal est Bossuet, nous présente, dans sa crudité, la théorie du séparatisme gallican. Mais Bossuet, avec tout son génie, qui est-il donc pour oser taxer l’Église d’erreur et d’usurpation? Qu’on est mal à l’aise sur ce terrain, et quelles montagnes d’impossibilités on soulève? Quand vous aurez assemblé tous les nuages d’une érudition abusée, et lancé au travers les foudres des plus mordantes invectives ; quand vous aurez qualifié les raisons des Papes de subtiles, de pitoyables, de tortueuses, de ridicules, sans retenue, au nom de la modération ; quand vous aurez épouvanté tous les trônes en leur dépeignant je ne sais quelle Rome qui se plait, comme la fortune antique, à faire sauter, d’un coup de sifflet, la couronne de la tète des rois ; quand enfin les doctrines soi-disant abominables du Saint-Siège vous sembleront ensevelies à jamais et condamnées à ne plus souiller le jour des sociétés modernes, qu’aurez-vous gagné « ? N’est-il pas de notoriété historique et mille fois plus clair que l’évidence, que, depuis huit siècles, la doctrine des Papes et leur pratique est décidée, ferme et invariable? Et quel poids que ces huit siècles dont la chaîne ininterrompue nous oppose sou authentique succession! Et que devient donc, ô Bossuet! votre indéfectibilité du Saint-Siège, si de telles erreurs s’y enracinent, s’y enveniment, et y naturalisent leurs ronces aussi funestes à la vérité qu’à l’humanité ? Certes, l’audace est grande, à mettre on contradiction tous ces siècles avec les autres et à ne voir durant ce laps immense que ténèbres épaisses opprimant la face de l’Église. Quel sommeil dormait donc l’esprit de Dieu? et dans quel état de paralysie et de mort a-t-il laissé tomber l’épouse du Christ, ce beau corps, sans i*ide et sans tâche, dont il est l’âme? et ne l’a-t-il soulevé de l’abîme que pour le laisser bientôt retomber dans une incurable ignorance? Grâce à Bossuet, l’histoire à laquelle présidait l’Église, dans ces siècles de foi magnifique, n’était qu’un brigandage universel et les Vicaires de Jésus-Christ en étaient les effrontés présidents. Les gardiens de la foi étaient les violateurs légaux de la morale ; l’auréole de la sainteté descendait sur le front des géants de l’orgueil ; la tiare de Pierre redevenait la tiare de Nemrod avec la croix par-dessus. Il est impossible, Bossuet y renonce, de décrire la seconde partie de l’histoire universelle ; il fut obligé de laisser son discours à moitié chemin. Il fallait que l’étoile de Luther se levât dans la nuit du moyen âge ; il fallait que trente-quatre prélats, furtivement réunis en conciliabule, par un roi qui venait de voler les revenus de l’Église, rendissent enfin la lumière au peuple de Dieu. Ils rencontrèrent, sur ce chemin, un homme de génie, au front duquel l’onction épiscopale était humide encore ; ils l’entraînèrent tout tremblant; ils le firent asseoir là vite et il leur rédigea, dans le style de la confession d’Augsbourg, cette cédule de l’économe infidèle, par quoi on se ménage un abri chez les rois en ce monde, sinon la grâce de Dieu eu l’autre. Voilà désormais les réformateurs du droit; voilà les Pères de l’Église dont il faut vénérer les décrets; voilà les apôtres dont toutes les paroles sont un nouvel Évangile, Grégoire VII s’est trompé; Alexandre III s’est trompé; Innocent III s’est trompé; un Innocent IV, un Boniface VIII, un saint Pie V, un Sixte-Quint, un Grégoire XIV, tout le monde s’est trompé. Il n’y a que Bossuet qui ne se trompe pas. Bossuet, évêque de Meaux, et Fleury, prieur d’Argenteuil, ce sont Pierre et Paul sur qui repose l’Église, ou plutôt Hénoch et Élie envoyés de Dieu pour la racheter des ténèbres qui l’opprimaient jusque-là sans espoir. C’est trop d’insulte à la mémoire de ces hommes que de lois éloges! Et trop de douleurs que ces hécatombes de soixante Papes audacieusement condamnés par eux un jour, et, tous les jours, depuis, outragés sur leurs tombes. Que Voltaire applaudisse, à la bonne heure ; je crois voir Bossuet se soulever, de la tombe, contre ces affreux hommages, comme Augustin contre Jansénius ou Fénelon contre les philosophes.
Ce que Bossuet a condamné ici, Rome l’a justifié; ceux que Bossuet a humilies, du haut de son génie, elle s’est humiliée devant eux du plus profond de sa foi : et lui ce qu’il a dit, il a fallu qu’il le dédit ; ce qu’il a signé qu’il le déplorât; ce qu’il avait fait qu’il le cassât: non-seulement lui, mais ses collègues, plus coupables que lui-même et leur roi moins coupable qu’eux tous : ils ont tous l’ait amende honorable. Le système de Bossuet est, en effet, injurieux à l’Église et faux, parce qu’il suppose la Papauté privée de lumières sur des questions capitales, et qu’il fait retomber, sur des conciles généraux, le blâme qu’il inflige à la Papauté. Faux, parce qu’il rend l’Évangile inintelligible sur la question du serment ; parce qu’il désarme l’Église, ne la laissant pas juge de tout ce qui regarde la conscience et lui ôtant ce qui est nécessaire pour conduire les âmes à leur fin; parce qu’enfin il est favorable à l’oppression des peuples et fait des rois une seconde majesté après Dieu, une puissance sans juge sur la terre. Il ne faut pas multiplier, sur la terre, les pouvoirs sans contrôle; un seul pouvoir jouit de ce bénéfice, et il en jouit uniquement parce qu’il est assisté de Jésus-Christ.

SOURCE : Histoire apologétique de la papauté t.IV – CHAP DU POUVOIR DES PAPES SUR LES SOUVERAINS, p. 604 – 636

1 . Migne, Œuvres de M. Emery, col. 1270.
2 . Chesnel, les Droits de Dieu et les Idées modernes, t. II, p. 224.

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