Pour mieux cerner le principe des deux glaives : un Extrait de l’Histoire Apologétique de la papauté de Mgr Justin FÈVRE (1 bis)

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Les systèmes théologiques furent longtemps seul enseignés dans les écoles. On ne soupçonnait guère d’autres aspects à la question, et, suivant les opinions, on admirait, ou excusait ou l’on condamnait les Papes. A dater do Fénelon, de nouveaux moyens de solution sont proposés, les systèmes historiques se produisent. La science progressive de l’histoire en fournit les éléments; le défaut d’application aux études théologiques ne permet pas d’en tirer de suffisantes lumières. D’ailleurs l’esprit du temps inspire de trop miraculeuses réserves ; et la marche du siècle n’a pas permis encore de toucher au but.

Le plus simple de ces systèmes, si l’on peut seulement lui donner ce nom, s’appuie uniquement sur les faits et se borne à une simple justification. Dans ce système, on n’entre point dans l’examen des principes pour discuter leur justesse; on absout simplement les Papes, à cause de leurs vues élevées et profondes, de leurs intentions droites et pures, des résultats heureux de leur intervention politique. Ce système est celui des protestants de bonne foi, tels que Muller, Voigt, limier, Léo, Ranke, et en général des hommes sensés qui s’arrêtent, dans l’étude de l’histoire, à l’histoire elle-même. Ce qui le caractérise, c’est une certaine droiture de bon sens, qui plait à tous les hommes loyaux ; les résultats, qu’il a produits, piquent d’ailleurs singulièrement la curiosité et l’intérêt. Les protestants et, à leur suite, les gallicans, avaient, pendant trois siècles, en faussant l’histoire, formé contre la Papauté un réquisitoire qui menaçait de devenir un jugement définitif. En attendant que les gallicans s’instruisent, les protestants du dix-neuvième siècle détruisent l’œuvre des protestants du dix-septième siècle. Sans autre préoccupation que la vérité, ils arrivent, en la découvrant, à innocenter la Chaire apostolique. Nous devons des louanges à leur intégrité ; nous ne saurions toutefois nous arrêter à ces conclusions empiriques. Ce système, exact pour tout ce qu’il dit, est défectueux, par ce qu’il ne dit pas : il faut, ici, insister sur l’exactitude des principes et la vérité des idées. Aussi bien, si les Papes n’avaient pour eux que l’amnistie du fait, ils verraient s’élever contre eux les accusations du droit méconnu ou violé.

Car il n’est pas permis, pour faire un bien, de se baser sur l’injustice et d’employer, pour renverser la tyrannie, les ressorts de l’iniquité.
Le second système, qui est celui des purs érudits, s’appuie sur le droit féodal. Sous la féodalité, le serf relevait du seigneur, le baron du comte, le comte du roi, de même les rois relevaient de Dieu. Étaient-ils infidèles à ce redoutable maître, le droit féodal, qui punissait les félons et les parjures, les frappait de toutes ses rigueurs : Dieu les dépouillait de leurs fiefs royaux, dont ils avaient refusé l’hommage, comme eux-mêmes dépouillaient les vassaux rebelles. Cette dégradation du chevalier couronné, mais indigne, ne soulevait aucune difficulté ni dans les esprits, ni dans les usages ; c’était la logique féodale dans sa simplicité la plus pure. Et comme Dieu n’intervenait pas personnellement, par un miracle, pour faire respecter sa justice, le Pape, vicaire de Jésus-Christ, prononçait et faisait exécuter, contré les princes non-féaux, l’arrêt du jugement divin. Telle était la règle politique du temps ou, du moins,  l’usage passé en loi : et cela paraissait d’autant plus naturel qu’il n’était entré alors dans l’esprit de personne qu’un pouvoir pût exister sans que, par sa source, ses limites morales et son droit de plein exercice, il remontât jusqu’à Dieu.
Le dernier système combine le droit positif avec le droit divin. De droit divin, le Pape connaissait du crime d’hérésie, prononçait la peine d’excommunication et indiquait aux sujets les actes auxquels, en conscience, on ne devait plus se croire astreint. De droit positif humain, il dénonçait la déchéance du prince, parce que l’excommunication sortait alors des effets temporels qu’elle n’a plus, et parce que, d’après le droit public en vigueur, la catholicité du prince était une condition du pacte social. C’était donc comme juge choisi par les peuples, à cause de sa primauté spirituelle, que le Pape déclarait invalide, en vertu du pacte existant, un acte qu’il n’eût point frappé sous un autre régime. A supposer, par exemple, que Louis-Philippe 1er, roi des Français, se fût fait protestant, le Pape l’aurait excommunié, mais il n’aurait point ajouté, à cette censure spirituelle, un acte positif de déposition, comme fit Grégoire VII contre Philippe 1er. Cette différence de conduite s’explique par la différence des temps et des circonstances: l’excommunication n’est pas aussi étendue aujourd’hui qu’au onzième  siècle, et le pacte social ne repose pas sur des conditions identiques.
Ce système, qu’appuie l’illustre comte de Maistre, se modifie sous la plume de l’éminent publiciste par une sorte d’argument de prescription. Le vaillant défenseur des Papes part du principe que tout  gouvernement est légitime lorsqu’il est établi depuis longtemps et subsiste sans contestation. Or, dès longtemps, les Papes ont connu du bien social et jugé des actes politiques : ils s’offrent donc à nous dans toutes les conditions de la légitimité. « J’ai souvent entendu, dans ma vie, dit M. de Maistre, demander de quel droit les Papes déposaient les empereurs; il est aisé de répondre : du droit sur lequel repose toute autorité légitime, possession d’un côté, assentiment de l’autre. »
Il est de fait que les princes déposés ne contestaient, pas plus que les autres, le droit des Papes. Ils ne contestaient que l’application qu’on en faisait à leur détriment. C’est la vieille plainte du condamné contre les juges, mais sans valeur contre la loi, même en cas d’erreur et de mal jugé.

SOURCE : Histoire apologétique de la papauté t.IV – CHAP DU POUVOIR DES PAPES SUR LES SOUVERAINS, p. 604 – 636