Pour mieux cerner le principe des deux glaives : un extrait de l’Histoire Générale de l’Église de Darras.

Pour un départ de mise au point sur des interprétations beaucoup trop libre-examninistes d’Unam Sanctam de S.S. Boniface VIII, voici un court extrait de l’histoire générale de l’Église (Darras). Vous avez ici une affirmation nette et sans bavure de la définition pratique du pouvoir temporel pontifical. En passant, nous avons droit à une démonstration selon laquelle Philippe Le Bel fut l’un des premiers instigateurs de la pensée démocrate dans le royaume de France afin de pouvoir continuer ses iniquités.
Blason du pape Boniface VIII
 
« La deuxième lettre de Boniface était au clergé français, il l’appelait en concile dans la capitale du monde chrétien, il fixait au premier novembre de l’année suivante 1302 cette grande assemblée, qui devait sonder les plaies de l’Eglise Gallicane, en arrêter les lamentables progrès, y porter un remède efficace. Avec les prélats, il convoquait les chefs d’ordre, les théologiens, les canonistes et les jurisconsultes distingués, moins les docteurs nécessaires aux cours habituels des écoles publiques. Cette sollicitude pour l’enseignement offre en cette occasion quelque chose de remarquable, bien qu’elle ait toujours caractérisé le Pontificat Romain. La troisième pièce, commençant par ces mots : « Ausculta fili » est une bulle restée célèbre dans les annales de la Papauté. Boniface y pose sans détour, et comme un principe invariable, l’universelle suprématie du Vicaire de Jésus-Christ, du légitime successeur de saint Pierre. Il est constitué par Dieu, non-seulement sur la hiérarchie sainte, mais encore sur les royaumes et les rois. C’est le pasteur suprême; les tète couronnées relèvent de son pouvoir, aussi bien que les simples fidèles, puisqu’elles appartiennent à son troupeau.
Rien de moins contestable, rien de plus naturel, étant donnée l’essence même du Christianisme. Voilà cependant ce que Flotte et ses pareils allaient empoisonner de leurs commentaires judaïques, pour en dégager une révolution. Dans la suite de sa lettre, le Pape reproche au roi les empiétements, les injustices, les spoliations dont celui-ci s’est rendu coupable : les attentats sur les évêchés, l’abus des régales, l’altération des monnaies, le rétablissement déguisé des investitures, l’aggravement des impôts, la perte de la Terre-Sainte, qu’il eût pu si facilement reconquérir dans de récentes conjonctures; ce qui rentrait d’ailleurs dans ses obligations les plus sacrées et dans les glorieuses traditions de sa famille. Il conclut en le conjurant de prêter une oreille docile à des avertissements paternels, en le sommant d’obéir à sa propre conscience, dans l’intérêt de ses peuples et de son salut.
Une telle bulle jeta la perturbation dans la cour et la tête du despote. On délibéra jour et nuit avec une exaltation fébrile sur le meilleur moyen de paralyser l’atteinte faite à la majesté royale et de la retourner contre l’auteur. Dans la suprématie spirituelle on ne vit que le pouvoir temporel. Philippe déclara solennellement qu’il ne reconnaissait aucun maître sur la terre, qu’il renierait ses fils s’ils avouaient aucune autre puissance que celle de Dieu. Toute la lutte était concentrée sur ce point unique, celui qui pouvait le mieux irriter les esprits, alarmer les susceptibilités nationales. On oublia Saisset, on le laissa libre ; il n’était plus qu’un embarras. L’habileté des juristes, tous réunis au moment du péril, Flotte, Nogaret, les deux Marigny, Plasian et les autres, consistait évidemment à rendre la question impersonnelle. Les idées marchaient dans ce sens avec une effrayante audace. On résolut de convoquer une assemblée générale de la nation, dans laquelle les représentants des communes et des municipalités, le corps entier de la bourgeoisie par ses délégués ou mandataires, seraient admis à côté de la noblesse et du clergé, délibérant à part, mais concourant à l’action générale. Rien de pareil ne s’était vu jusque-là. C’est en France la première apparition du peuple dans les conseils des rois, l’origine et l’institution même des Etats Généraux ; de telle sorte que cette institution regardée comme la source de toutes les libertés qui se dérouleront dans la suite des âges, fut l’œuvre du tyran le moins excusable et le plus absolu que le moyen âge ait connu. »
(….)
« Le clergé français avait mieux compris la leçon: plus de quarante évêques, ayant à leur tête les archevêques de Tours, de  Bourges, d’Auch et de Bordeaux, se rendirent au concile de Rome, en dépit des dangers qui les menaçaient, bravant les colères royales. Celui de Bordeaux, chose que nous ne  devons pas omettre, était Bertrand de Got, le futur Clément V , dont les complaisances pontificales seront l’objet de tant de récriminations. Il avait opiné résolument pour l’Église et le Pape, aux Etats-Généraux, à l’encontre des factices indignations et des aveugles enthousiasmes qui subjuguaient l’assemblée : un considérant à sa décharge, méconnu dans le posthume procès. Menacé plus que tout autre, il prit les devants et s’achemina vers la ville éternelle sous des habits empruntés. Les décisions du concile, tenu le jour indiqué, sont renfermées en substance dans la Bulle Unam sanctam, dont la meilleure traduction ne pourrait donner qu’une faible idée. Il faut la lire dans le texte. C’est l’un des plus beaux monuments émanés du Pontife Romain. Boniface s’y montre supérieur à lui-même, l’égal de Grégoire IX et d’Innocent III. Dédaignant les questions de personnes, les incidents de détail, le jeu des passions, il l’élève dès l’abord à la hauteur des principes et s’y maintient jusqu’au bout, sans déviation et sans défaillance. On entend le docteur universel, non l’adversaire d’un prince ou le Pape outragé. C’est à la constitution même de l’Église qu’il rattache les pouvoirs de la Papauté. L’ampleur et la sérénité doctrinales dominent tout dans cette magnifique exposition. Le style répond pleinement à la grandeur du sujet. Les citations des écritures y sont  merveilleusement appropriées à chaque point mis en évidence. « Pais mes brebis, » dit le Seigneur à Pierre sans distinction et sans restriction. Organisée par la sagesse divine, l’Église n’est pas un corps monstrueux ; elle ne saurait avoir et n’a réellement qu’une tête. Ni les deux mains, ni les deux glaives ne détruisent cette essentielle unité. Chacun des deux glaives, le temporel comme le spirituel, est à la disposition de l’Eglise. Elle tient l’un, les rois tiennent l’autre ; mais celui-ci demeure subordonné partout et toujours à celui-là, sous peine d’établir deux principes et de tomber dans le dualisme de Manès. — Cette constitution dogmatique déconcerta les conseils et les conseillers de Philippe le Bel, mais n’empêcha pas leur résistance. Contraint à fulminer l’excommunication, le Pape ne prononça pas encore de nom propre ; il n’avait pas désespéré du roi. Aussitôt après le concile, il nomma légat en France un cardinal français, Jean Le Moine, celui de tous qui, par ses qualités autant que par sa naissance, pouvait le mieux dissiper les malentendus, éclairer les intelligences, calmer les préventions, ramener enfin la paix, si la paix était absolument possible. Avons-nous besoin d’ajouter que la légation demeura stérile, malgré le dévouement et l’habileté du légat? Il eut beau demander au prince un signe de repentir, un désaveu de sa conduite, notamment de l’attentat qu’il avait commis en livrant aux flammes la Bulle Ausculta fili. Il n’obtint que des réponses évasives, embarrassées, pleines de réticences et de fourberie. » 

Source : Histoire générale de l’Eglise depuis la création jusqu’à nos jours par l’Abbé J.-E DARRAS, continuée jusqu’au pontificat de Pie IX par l’Abbé J. BAREILLE et Mgr Fèvre.

 

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