Autour du ralliement de S.S. Léon XIII…

Tombeau du pape Léon XIII, par Giulio Tadolini, dans l'archibasilique Saint-Jean-de-Latran à Rome

Si les deux Encycliques Au milieu des sollicitudes et Notre consolation ont, au point de vue politique, des allures libérales, il est difficile alors de faire un rapprochement entre leur texte et les citations que nous avons extraites de tous les documents pontificaux sur l’origine du pouvoir, la Séparation de l’Église et de l’État, sur l’obéissance due au pouvoir civil et sur la forme des gouvernements. Toutes ces citations sont en effet anti-libérales au plus haut point II faudra donc admettre, à défaut d’un rapprochement impossible, qu’un Pape a pu, dans des questions de principes, donner des enseignements diamétralement opposés. Je laisse la responsabilité d’une telle affirmation au monde libéral qui a essayé d’exploiter à son profit le Pontificat de Léon XIII.

Je préfère croire que les deux Encycliques en question découlent naturellement des principes intransigeants exposés dans nos citations et, si d’aucuns y ont découvert une affirmation politique de libéralisme et la canonisation du régime républicain, cette découverte ne peut être que le résultat de l’équivoque ou de la mauvaise foi.

Le but que Léon XIII poursuit, en promulguant l’Encyclique Au milieu des sollicitudes est fort clair; il est religieux et non pas politique; il est anti-révolutionnaire et non pas libéral. Et afin que nul ne s’y méprenne, le Souverain Pontife l’indique dès les premières phrases. Léon XIII a pénétré à fond « la portée du vaste complot que certains hommes ont formé d’anéantir en France le Christianisme, l’animosité qu’ils mettent à poursuivre la réalisation de leur dessein, foulant aux pieds les plus élémentaires notions de liberté et de justice pour le sentiment de la majorité de la nation et de respect pour les droits inaliénables de l’Église catholique » (1)

Pour éloigner ces calamités ou au moins pour les combattre, le Pape fait appel à l’union des catholiques, divisés par leurs opinions de parti, divisions si utiles pour l’adversaire, quelquefois désuni il est vrai, mais qui retrouve toujours son unité d’action lorsqu’il faut combattre contre l’Église et contre ses enfants. Léon XIII devait-il prêcher l’union des catholiques contre le régime établi avec lequel il entretenait des relations diplomatiques, avec qui il était lié par un pacte bilatéral en vigueur, le Concordat ? Cela eût été absurde.

Léon XIII était bien obligé de prêcher l’union des catholiques sur le terrain politique qui leur était offert en ce temps-là. S’il avait soutenu les royalistes et les bonapartistes en France contre la République avec qui il était lié par le Concordat et par des relations diplomatiques, les Carlistes contre la Monarchie d’Alphonse XIII, s’il avait pris position dans la lutte des langues en Bohême, s’il avait prêché la révolte aux Irlandais contre l’Angleterre, aux Polonais contre la Russie, il n’aurait pas certainement choisi le meilleur moyen pour épargner des troubles à l’Europe. De là ses avertissements pour inviter Français, Espagnols, Bohémiens et Moraves, Irlandais et Polonais à sacrifier pour le moment leurs intérêts ou leurs vues personnelles à la nécessité de sauver avant tout la religion et la société.

Il ne pouvait faire appel à l’union qu’en tenant compte de la forme de gouvernement que la France s’était donnée et que L’Église devait considérer comme légale, sinon légitime. Cette union, ou plutôt cette alliance de catholiques d’opinions politiques diverses, ne devait pas avoir pour effet de consolider le régime, mais uniquement de « maintenir dans la nation le sentiment religieux vrai et pour le défendre, au besoin, si jamais une école athée, en dépit des protestations de la nature et de l’histoire, s’efforçait de chasser Dieu de la société, sûre par là d’anéantir le sens moral au fond même de la conscience humaine »(2). C’est sur ce terrain de préservation et de défense de la Foi « que les catholiques ne peuvent se permettre ni indolence dans l’action, ni divisions de partis » (3).

La meilleure preuve que Léon XIII, tout en prêchant aux catholiques de s’unir tout en se soumettant au régime établi, n’entendait point par là lui donner une investiture sacrée et définitive, résulte de la façon même dont il formule la constitution des divers régimes politiques, leur mode de succession et leur instabilité.

« Divers gouvernements politiques se sont succédé en France dans le cours de ce siècle, et chacun avec sa forme distinctive : empires, monarchies, républiques. En se renfermant dans les abstractions, on arriverait à définir quelle est la meilleure de ces formes, considérées en elles-mêmes; on peut affirmer également, en toute vérité, que chacune d’elles est bonne pourvu qu’elle sache marcher droit à sa fin, c’est-à-dire le bien commun, pour lequel l’autorité sociale est constituée. Il convient d’ajouter finalement qu’à un point de vue relatif, telle ou telle forme peut être préférable, comme s’adaptant mieux au caractère et aux mœurs de telle ou telle nation. Dans cet ordre d’idées spéculatif, les catholiques, comme tout citoyen, ont pleine liberté de préférer une forme de gouvernement à l’autre, précisément en vertu de ce qu’aucune de ces formes sociales ne s’oppose, par elle-même, aux données de la saine raison, ni aux maximes de la doctrine chrétienne(4) … Que si l’on descend des abstractions sur le terrain des faits, il faut bien nous garder de renier les principes tout à l’heure établis; ils demeurent inébranlables. Seulement, en s’incarnant dans les faits, ils y revêtent un caractère de contingence, déterminé par le milieu où se produit leur application. Autrement dit, si chaque forme politique est bonne par elle-même, et peut être appliquée au gouvernement des peuples, en fait, cependant, on ne rencontre pas chez tous les peuples le pouvoir politique sous la même forme; chacun possède la sienne propre. Cette forme naît de l’ensemble des circonstances historiques ou nationales, mais toujours humaines… Cependant, il faut soigneusement le remarquer ici; quelle que soit la forme des pouvoirs civils dans une nation, on ne peut la considérer comme tellement définitive qu’elle doive demeurer immuable, fût-ce l’intention de ceux qui à l’origine l’ont d é t e r m i né (5)… En ce qui concerne les sociétés purement humaines, c’est un fait gravé cent fois dans l’histoire que le temps, ce grand transformateur de tout ici-bas, opère dans leurs institutions politiques de profonds changements. Parfois, il se borne à modifier quelque chose dans la forme de gouvernement établie; d’autres fois, il va jusqu’à substituer aux formes primitives d’autres formes totalement différentes, sans en excepter le mode de transmission du pouvoir souverain » (6).

Il convient de noter dès à présent que Léon XIII ne reconnaît pour bonne une forme de gouvernement qu’à la condition qu’elle sache marcher à sa fin, le bien commun, tel que la Papauté l’a toujours défini et Léon XIII avec elle, d’après les citations que nous avons reproduites. En second lieu, le Souverain Pontife, par le fait même qu’il rappelle ces transformations successives plus ou moins radicales dans la forme des gouvernements, admet a priori la chute possible du régime républicain. Enfin, il parle de la transmission du pouvoir et non pas de son investiture, de son essence, de sa nature « qui ne peut venir que de Dieu et ne doit tendre qu’à Dieu ».

Certes, Léon XIII, conformément à la doctrine de l’Église, n’approuve point la désobéissance aux pouvoirs constitués, sauf bien entendu les exceptions de principe que nous avons relevées, mais la forme politique des gouvernements n’étant pas fixée de façon dogmatique, Léon XIII est amené à constater que ses variations, souvent profondes, sont fréquemment dues à la violence, ce qui n’empêche pas l’Église de s’adapter à leurs effets et cela pour avoir les moyens de veiller sur les grands intérêts religieux des peuples.

« Comment viennent à se produire ces changements politiques dont Nous parlons? Ils succèdent parfois à des crises violentes, trop souvent sanglantes, au milieu desquelles les gouvernements préexistants disparaissent en fait; voilà l’anarchie qui domine. Bientôt l’or die public est bouleversé jusque dans ses fondements. Dès lors une nécessité sociale s’impose à la nation; elle doit sans retard pourvoir à elle-même… Cette nécessité sociale justifie la création et l’existence des nouveaux gouvernements, quelque forme qu’ils prennent… » (7)

Léon XIII enseigne alors en quelle mesure il faut se soumettre à ces nouveaux gouvernements; « ce devoir de respect et de dépendance persévérera tant que les exigences du bien commun le demanderont » (8)

Point n’est besoin d’aller plus loin pour s’apercevoir que l’appel à l’union des catholiques lancé par Léon XIII, que son cri de ralliement, sous le commandement du pouvoir républicain, ne signifiait pas consécration définitive de la République en France Comme Léon XIII le dit lui-même, c’est à des raisons d’opportunité nécessaire, mais d’opportunité, qu’il avait obéi en ordonnant aux catholiques de se soumettre au régime existant, or, le propre de l’opportunité est l’instabilité.

Aux catholiques de l’opposition royaliste ou impérialiste, Léon XIII disait en somme: «Vous avez toujours le droit d’avoir vos préférences politiques, mais, comme pour tout catholique, le premier des devoirs est la défense de sa religion, je vous demande, par raison d’opportunité, de vous soumettre au régime existant afin qu’avec le concours des autres catholiques sa législation ne soit pas faite contre l’Eglise. Du reste, rien dans les choses humaines n’est immuable et si la République a succédé à d’autres régimes, elle pourra un jour céder la place à d’autres ».

Quant aux catholiques républicains, bien plus qu’aux autres devait s’adresser dans la pratique la distinction établie par Léon XIII entre Pouvoirs constitués et Législation. Celle-ci, sous toute forme de gouvernement, peut être détestable. Si elle est détestable, il est du devoir de chacun de la combattre pour l’améliorer et la combattre ne signifie point combattre le régime. « Jamais on ne peut approuver des points de législation qui soient hostiles à la religion et à Dieu; c’est, au contraire, un devoir de les réprouver » (9). Léon XIII n’est pas partisan du soumissionnisme.

Si les catholiques ont le devoir de combattre tout ce qui est détestable dans la législation, Léon XIII leur signale cependant deux points principaux de défense religieuse : le maintien du Concordat et l’union de l’Église et de l’État. Il faut défendre le Concordat aussi bien contre ceux qui en réclament l’abolition pure et simple que contre ceux qui ne veulent le conserver que comme une chaîne propre à entraver la liberté de l’Église, « pour faire uniquement bénéficier l’État des concessions faites par l’Église » (10).

Quant à la Séparation de l’Église et de l’État, Léon XIII, qui nous a déjà exposé à ce sujet la doctrine de l’Église, la maintient dans toute sa rigueur; en France, elle est inadmissible.

En somme, Léon XIII disait aux catholiques républicains : « Votre fidélité au régime établi ne veut point dire soumissionnisme et obéissance entière à toute sa législation. Vous devez combattre celle-ci en tout ce qu’elle peut avoir de contraire aux enseignements divins, au bien commun, et en particulier sur la question du Concordat et de la Séparation de l’Église et de l’État, vous ne pouvez avoir d’autre opinion que celle du Siège apostolique ».

S’il est vrai que des catholiques de l’opposition n’ont pas obéi aux directions pontificales, il n’est pas moins vrai également que trop de catholiques républicains et libéraux ont déformé radicalement les instructions de Léon XIII. Emportés par leur fétichisme démocratique et libéral, ils ont perdu la raison des directions pontificales, raisons de défense religieuse; le côté politique l’a emporté Ils n’ont que trop souvent donné l’impression de gens qui tenaient avant tout à sauver la forme de leur gouvernement même s’il fallait pour cela sacrifier quelque chose de leurs intérêts catholiques. De l’obéissance aux pouvoirs établis en toutes les choses justes, ils en sont arrivés à se soumettre aux lois injustes. Plutôt que de paraître combattre le régime en luttant contre sa législation détestable, ils ont préféré que l’Église cherchât à s’adapter aux injustices des temps nouveaux et aux abus de pouvoir de l’État contre la religion, aux attentats contre le bien commun. Ce sont des catholiques libéraux qui se sont faits les partisans de la rupture du Concordat au nom de raisons fort spécieuses et ce sont des noms de catholiques libéraux que nous trouvons parmi ceux qui ont admis la Séparation de l’Église et de l’État et parmi ceux qui, par soumissionnisme, auraient voulu que Pie X, exécuteur scrupuleux du programme de Léon XIII, se pliât aux effets de la loi de séparation.

La politique de Léon XIII n’a pas donné ces résultats que le Pontife attendait; mais s’il y a eu des responsables dans la minorité irréductible de l’opposition, il y en a eu de plus responsables encore dans la grande majorité républicaine et libérale, qui déforma l’esprit des directions pontificales pour le besoin de sa cause, on s’efforça de leurrer le Pontife par des applaudissements qui couvraient des faiblesses et des trahisons.

Dans l’Encyclique Au milieu des sollicitudes, l’union des efforts catholiques sur le terrain de défense religieuse était le seul point doctrinal, parce qu’elle est obligatoire en tous temps et en tous lieux et il est inadmissible que des catholiques désertent ce terrain sacré pour obéir à des considérations d’ordre humain si respectables soient-elles. Le reste de l’Encyclique, tout en méritant l’obéissance qui est due à toute volonté des Souverains Pontifes, n’avait qu’un caractère transitoire, un caractère d’opportunité

Celui-ci pouvait perdre sa raison d’être le jour où les catholiques triomphaient sur tous les points de défense, le jour où ils étaient définitivement écrasés par leurs adversaires, le jour où pouvoirs constitués et législation détestable devenaient deux expressions identiques. Ce jour-là, l’obligation de ne pas se soumettre à une législation détestable, contraire à Dieu et au bien commun, entraînait, par elle-même et par la volonté des gouvernants, une désobéissance croissant avec les mauvaises lois. Ce jour fatal qui est arrivé lors de la promulgation de toutes les lois impies de la Séparation, lorsque le régime, fidèle à ses origines révolutionnaires, a chassé Dieu de la société et de la famille, Léon XIII l’avait senti approcher dans les dernières années de son Pontificat. Les lettres écrites en son nom par le cardinal Rampolla à M. Nisard et qui furent publiées avec les papiers de M. Waldeck-Rousseau sont là pour témoigner que l’illustre Pontife songeait à mettre fin à cette opportunité qui lui avait dicté les Encycliques du Ralliement.

Loin d’avoir été guidé par des sympathies pour la démocratie et les formes démocratiques de gouvernement, Léon XIII, en promulguant l’Encyclique Au milieu des sollicitudes, a uniquement poursuivi un but contre-révolutionnaire encore mieux affirmé dans l’Encyclique Notre consolation. Le tableau qu’il y fait de la guerre déchaînée contre la Religion, son appel pour lutter sur le terrain de défense religieuse, ses Lettres précédentes contre la franc-maçonnerie créatrice des révolutions, ses Lettres de la même année contre les sectes, son allusion à la forme éminemment hiérarchique de la constitution de l’Église, tout cela forme un ensemble essentiellement contre-révolutionnaire. C’est à la Révolution que Léon XIII déclara la guerre, à la Révolution, à son bagage philosophique et anti-religieux, à ceux qui voulaient, par la violence, déchristianiser la France comme à ceux qui, avec plus d’astuce, assuraient vouloir la conservation du Concordat pour faire bénéficier l’État, et l’État uniquement, des concessions consenties par l’Église. Révolution brutale et astucieux libéralisme, tels sont les deux ennemis clairement signalés par le Souverain Pontife, fidèle interprète de toute la doctrine de l’Église et cohérent avec tous ses enseignements précédents.

Il est impossible de se méprendre tant sur le caractère anti-révolutionnaire des Encycliques du Ralliement que sur les raisons d’opportunité et de tactique qui les ont dictées, lorsqu’on lit avec un peu d’attention les derniers paragraphes de la Lettre aux Cardinaux français du 3 mai 1892 :

«  On a prétendu que Nous tenions en France une conduite autre que celle que Nous suivons à l’égard de l’Italie; de sorte que Nous Nous trouverions en contradiction avec Nous-même. Et cependant, il n’en est rien. Notre but, en disant aux catholiques français d’accepter le gouvernement constitué, n’a été et n’est autre encore que la sauvegarde des intérêts religieux qui Nous sont confiés. Or, ce sont précisément ces intérêts religieux qui nous imposent, en Italie, le devoir de réclamer sans relâche la pleine liberté requise pour Notre sublime fonction de Chef visible de l’Église catholique, préposé au gouvernement des âmes; liberté qui n’existe pas là où le Vicaire de Jésus-Christ n’est pas chez lui, vrai Souverain, indépendant de toute souveraineté «humaine. Que conclure de là, sinon que la question qui Nous concerne en Italie, elle aussi, est éminemment religieuse en tant que rattachée au principe fondamental de la liberté de l’Église? Et c’est ainsi que dans Notre conduite à l’égard des diverses nations, Nous ne cessons de faire converger tout au même but : la religion, et, par la religion, le salut de la société, le bonheur des peuples » (11)

Ainsi Léon XIII nous déclare que son ordre donné aux catholiques français de s’unir pour coopérer sur le terrain législatif du régime établi et sa défense absolue faite aux catholiques italiens de prendre part à la vie politique et légiférante de leur pays sont dus à la même pensée. En France, il faut se soumettre au régime établi; en Italie, le méconnaître! Cette conduite ne serait pas contradictoire; elle serait absurde, un véritable non-sens, si ordre et défense devaient être pris dans leur sens au pied de la lettre, si Léon XIII avait obéi à des raisons d’ordre humain. Léon XIII n’avait point dit à la France catholique d’être républicaine, mais d’être soumise à la République et dans un but religieux déterminé; ce qui n’est point la même chose; il avait dit à l’Italie catholique de rester à l’écart de l’activité politique du régime et cela dans un autre but religieux déterminé; ces deux buts divers devant concourir au but unique et final : le triomphe de la religion catholique. Ordre et défense, en apparence contradictoires, découlaient logiquement d’une seule et même conception; plus de non-sens, plus d’absurdité, plus de contradiction.

Léon XIII, Chef visible et suprême ici-bas des catholiques, avait pris ses dispositions de bataille, réglant sa tactique selon les lieux et selon les armes dont il pouvait disposer. Sur un champ de bataille, le général en chef ne donne pas à toutes ses troupes les mêmes ordres : ici, l’offensive; là, la résistance offensive; là, la résistance passive; ailleurs les faux mouvements de retraite; de même que dans tout le développement d’une guerre, il y a des armistices, des trêves et des reprises d’hostilités, sans que pour cela cette guerre cesse un seul instant de former un tout.

L’attitude de Léon XIII à l’égard de la France et de l’Italie offre quelque analogie avec ces exemples : nécessités tactiques et rien de plus ; nécessités qui pouvaient être modifiées d’un jour à l’autre, selon les circonstances, par tout Souverain Pontife et par Léon XIII lui-même, sans que cette modification pût être le résultat d’un manque de logique ou d’un esprit d’opposition. Les Papes ne se mettent jamais en opposition avec leurs prédécesseurs; s’ils recourent parfois à des méthodes quelquefois divergentes, c’est qu’ils règlent les mouvements des armées catholiques selon les actions et réactions des forces humaines.

Qu’on ne vienne pas nous objecter que Léon XIII a traité avec une rigueur, dont Pie X n’a jamais donné l’exemple, ceux qui ont désobéi à sa voix! Qu’on ne vienne pas nous rappeler les faveurs dont il a comblé les hommes qui ont pris la tête du mouvement qu’il avait indiqué, du moins pour en tirer des conclusions politiques!

Léon XIII n’a réprimandé personne pour avoir conservé jalousement dans son cœur le sentiment de fidélité à ses convictions politiques; il n’a jamais réprimandé personne pour le délit de n’être point devenu républicain, comme tel. Il a réprimandé ceux qui lui ont désobéi, ceux qui se sont rebellés à ses ordres de chef suprême et cela pour le fait même de la désobéissance.

L’officier qui, au mépris de l’ordre formel reçu de se tenir sur la défensive passive, veut faire une action d’éclat, désobéit et se lance à l’attaque en courant ainsi le risque de compromettre le salut de toute l’armée, passe en conseil de guerre et est puni.

Nous ne craignons nullement d’invoquer le témoignage des documents les plus sévères sortis de la plume du Souverain Pontife Dans sa lettre du 13 août 1893 au cardinal Lecot, Léon XIII exprime une opinion : « Dans les conditions o* est actuellement la France, dit-il, il ne paraît pas possible de revenir à l’ancienne forme du pouvoir sans passer par de graves perturbations » (12).

Or, l’Église considère les graves perturbations comme un fléau majeur, mais si le retour à l’antique forme avait pu se produire sans ce grave dommage, rien ne dit que Léon XIII n’eût pas retardé son essai d’action catholique sous le régime républicain.

Du reste, le Pape se garde bien de préjuger l’avenir et de prononcer la déchéance définitive des anciennes formes de gouvernement, car « il n’est permis à personne (pas même à lui) d’imposer des limites à l’action de la Providence divine pour ce qui touche à l’avenir des nations » (13).

Il n’a « jamais eu d’ailleurs la pensée de blesser des sentiments intimes (ceux des royalistes) auxquels tout respect est dû » (14). Il n’a simplement pas voulu « que quelques hommes, entraînés par l’esprit de parti, se servissent de la religion comme d’un bouclier » parce que « de ces tentatives d’opposition on ne pouvait attendre aucun résultat utile, mais seulement des conséquences très défavorables pour l’Église » « accusée à tort d’entretenir des divisions fâcheuses et exposée à des vexations de plus en plus aiguës » (15). C’est donc bien l’intérêt supérieur de la religion qui a guidé sa pensée et dicté ses ordres et non pas une sympathie particulière pour les nouveautés politiques. Il a voulu « qu’en oubliant les vieilles querelles on travaillât énergiquement à ce que la justice et l’équité présidassent aux lois, à ce que le respect et les conditions de la vraie liberté fussent assurés à l’Église » (16).

Et lorsque, au milieu d’un fracas d’applaudissements, Léon XIII écrit à la fin de cette même année à l’évêque d’Autun, c’est son espoir dans le triomphe de la religion et dans la défaite du socialisme qui lui arrache des paroles de satisfaction. Pas une seule allusion politique.

Nul ne se risquerait à dire qu’un Pape puisse faire de l’ironie. Or quelle ironie plus amère que de condamner le passé politique de la France et d’en glorifier successivement trois faits mémorables par le décret de janvier 1894, concernant la cause de béatification de Jeanne d’Arc, par la lettre de janvier 1895 à l’évêque de Clermont sur le huitième centenaire des Croisades, par l’éclat donné aux fêtes du XlVe centenaire du baptême de Clovis à Reims. Rappeler que la France devint chrétienne grâce à la royauté, que la France royale et féodale, obéissant à la voix d’Urbain II, avait été la principale héroïne des Croisades, et que Jeanne d’Arc, en rendant à son roi la France reconquise sur l’Anglais, avait sauvé son pays de l’hérésie, tout cela pour rejeter ce passé garant de grandes choses et pour se jeter à corps perdu dans la nouveauté politique qui n’avait pour passé que la révolution, pour présent que la guerre à la religion!

Profiter des Croisades et du baptême de Clovis pour ordonner aux descendants des chrétiens de ce temps de s’unir sous le régime républicain afin de se conformer aux nécessités des temps nouveaux! C’est vouloir, en soutenant cette thèse, prétendre l’absurde.

Si Léon XIII a cru utile de profiter de ces faits glorieux de l’ancien régime pour prêcher l’union des catholiques et l’obéissance à ses directions, c’est que le but de cette union et de cette obéissance ne pouvait être que religieux.

Et du triomphe de la religion en France découlait tout naturellement la grandeur de la patrie. La lettre du Pape au cardinal Langénieux, en date du 6 janvier 1896 et celle aux cardinaux Langénieux, Richard, Goossens, Perraud et Lecot, en date du 28 octobre de la même année, ne disent pas autre chose.

La lettre adressée à Mgr Mathieu, en date du 28 mars 1897, qui, à première lecture, semblerait donner à l’idée du Ralliement une portée politique plus accentuée, est elle-même pleine de réticences qui rendent aux ternies leur précise valeur. Léon XIII « n’a rien voulu ajouter, dit-il, aux appréciations des grands docteurs sur la valeur des diverses formes de gouvernement, ni à la doctrine catholique et aux traditions de ce Siège Apostolique sur le degré d’obéissance dû aux pouvoirs constitués » (17). Il n’a pas voulu s’ingérer dans les questions d’ordre temporel débattues parmi les Français. Il parle de l’action mystérieuse de la Providence comme pour dire qu’elle peut défaire aujourd’hui ce qu’elle a fait hier. Il fait tout converger vers les intérêts de la religion et de l’Église.

Quant à ceux qui ont obtenu des approbations pontificales, ces approbations ont été données à l’obéissance manifestée et non pas au fait intrinsèque d’être républicain.

1 Lettres,  Tome II, page 112.
2 Au milieu des sollicitudes, lettres, tome III, p 114.
3 idem.
4 loc. cit., p 116
5 loc. cit., p 117.
6 idem, p 118.
7 Lettre, t. III,  p. 118.
8 Idem, p. 118.
9 Lettre, t. III, p 122.
10 Idem, p. 121.
11 Notre consolation, Lettrée, tome III, p. 127.
12 Lettres, tome III, p. 221.
13 Lettres, t. III, p. 221.
14 Idem.
15 Lettres, t. III, p. 221.
16 Idem.
17 Lettres, tome V, p. 102.

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Source : AVENTINO (pseudonyme de Charles Belin).
La doctrine de Léon XIII contre le libéralisme et la démocratie
DESCLÉE ET Cie ÉDITEURS PONTIFICAUX
LILLE – PARIS – BRUGES – ROME
A ROME, 4, PLAZA GRAZIOLI
Chapitre X : AUTOUR DU RALLIEMENT : p.161 – 184.
(NDLR : on peut trouver cet ouvrage en pdf sur internet)

IMPRIMÉ PAR DESCLÉE, DE BROUWER ET Cie
41, RUE DU METZ, LILLE. — 786 R.

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