Le R. P. Garrigou-Lagrange, O. P. sur le gouvernement

Ici, nous reportons un extrait du R. P. Garrigou-Lagrange, O. P. qui préface le livre très connus de Saint Thomas d’Aquin : Du gouvernement royal.

Note :
Ne vous méprenez pas, il s’exprime au début de cet extrait au sujet d’une “monarchie tempérée”. Il expliquera plus loin ce qu’il entend ici : il ne s’agit pas de ce que certains pourraient prendre pour une  monarchie parlementaire, ou une “sorte” de monarchie bâtarde…Mais du fonctionnement du gouvernement sous Saint Louis.

Puisque la vraie vertu, unie à la vraie compétence est chose rare parmi les hommes, puisque la plupart d’entre eux sont incapables de gouverner, et qu’ils ont besoin d’être conduits, le régime qui leur convient le mieux est celui qui peut suppléer à leur imperfection. Ce regimen perfectum in ratione regiminis, à raison de l’unité, de la continuité, de l’efficacité de la direction vers une fin une difficile à réaliser, c’est la monarchie, surtout une monarchie tempérée, toujours attentive aux différentes formes de l’activité nationale. Mieux que la démocratie ou que le régime féodal, elle assure la paix intérieure et extérieure d’une grande nation, et lui permet de durer longtemps.

Telle est la doctrine de saint Thomas, comme le montre avec évidence le présent ouvrage. L’importance de ces idées apparaît à tous ceux qui considèrent que la paix intérieure et extérieure d’un peuple est une des principales conditions de sa vie morale et religieuse. Ce n’est pas là une chose indifférente ; il y a une vérité dans l’ordre politique comme dans l’ordre moral et dans l’ordre métaphysique ; et si l’on ne peut pas toujours la démontrer avec évidence, il importe de s’en rapprocher le plus possible. L’union durable des intelligences et des volontés n’est réalisable en effet que dans le vrai, sans lequel il peut bien y avoir, selon la loi du nombre, une collection d’égoïsmes toujours prêts à revendiquer une liberté qui dégénère en licence, mais sans lequel ne sauraient exister la justice et le bien commun, qui sont le principe et la fin de l’ordre social.

Sans doute, dira-t-on, mais saint Thomas écrivait au temps de saint Louis, lorsque la France recevait les bienfaits d’une monarchie très chrétienne, tempérée par une aristocratie terrienne conservatrice et par l’organisation des communes, qui veillaient aux intérêts du peuple, dans les différentes régions. Depuis lors, les temps sont bien changés, beaucoup de peuples, comme la France, vivent en démocratie, ils considèrent le suffrage universel comme une conquête, et, malgré les inconvénients de ce suffrage (inconvénients qui n’apparaissent bien qu’à l’élite), ils ne sont pas près d’y renoncer. La question de fait est par suite beaucoup plus complexe que celle de principes ; il y a de la marge de la théorie à la pratique, des considérations abstraites aux directions hic et nunc opportunes et efficaces.

Bien certainement, et c’est ce qui explique la grande prudence et la longanimité de l’Eglise en ces questions, comme le montrent les concordats ; c’est pourquoi aussi un essai de dictature dans un pays, même lorsque beaucoup le désirent, ne doit être tenté qu’à coup sûr, sans quoi il pourrait faire plus de mal que de bien.

Mais ce qui importe évidemment, c’est de revenir à la considération attentive des principes que saint Thomas énonce dans ce traité et dont bon nombre s’appliquent à tout régime légitime. Ces principes relatifs au bien commun et à sa subordination à la fin dernière de l’homme sont ceux qui s’opposent à la conception païenne de l’État moderne, issu de la Révolution, à cet État qui veut s’élever au-dessus des organismes les plus naturels, comme la famille, pour les asservir, et qui souvent prétend imposer une obéissance aveugle à des décrets injustes et impies qui n’ont plus de la loi que le nom.

Le Souverain Pontife, dans sa dernière Encyclique sur la Royauté du Christ disait précisément contre cette conception antichrétienne et antinaturelle de L’État : « Les hommes réunis en société ne sont pas moins sous la puissance du Christ que les particuliers. Le bien privé et le bien commun ont la même source… Que les chefs des nations ne refusent donc pas de rendre par eux-mêmes et par le peuple à la puissance du Christ leurs hommages publics de respect et d’obéissance, s’ils veulent, en sauvegardant leur autorité, promouvoir et accroître la prospérité de la patrie ! … Dieu et Jésus-Christ ayant été exclus de la législation et des affaires publiques, et l’autorité ne tirant plus son origine de Dieu, mais des hommes, écrivions-Nous en gémissant au début de Notre Pontificat, il arriva que les bases mêmes de l’autorité furent renversées, dès là qu’on supprimait la raison fondamentale du droit de commander pour les uns, du devoir d’obéir pour les autres… C’est pourquoi, si les hommes reconnaissent en particulier et en public le pouvoir royal du Christ, il en résulte nécessairement des bienfaits incroyables, qui pénètrent aussitôt la société civile, comme une juste liberté, l’ordre et la tranquillité, la concorde et la paix ».

Ce sont les fondements mêmes de cette doctrine, sans laquelle aucune forme de gouvernement n’est durable que le de Regimine Principum expose excellemment, et c’est par le retour à ces principes qu’on travaillera efficacement à l’assainissement des intelligences, sans lequel aucune restauration de l’ordre social n’est possible.

Par le P. Reg. Garrigou-Lagrange, O.P.
Préface de l’opuscule de St Thomas d’Aquin, Paris, 1926

 

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