Hugues de Saint-Victor sur la sagesse et l’étude

Le principe de la discipline consiste dans l’humilité ; quoi que ses enseignements à son propos soient nombreux, il y en a trois qui concernent avant tout le lecteur. D’abord celui-ci ne doit faire bon marché d’aucune science, d’aucun écrit. Ensuite, il ne doit pas rougir d’apprendre auprès de qui que ce soit. Enfin, une fois qu’il domine la science, il ne doit pas mépriser les autres.

Beaucoup se laissent prendre à paraitre sages avant l’heure. Du coup ils s’enflent d’arrogance, se mettent à singer ce qu’ils ne sont pas et à rougir de ce qu’ils sont réellement. Ils s’éloignent d’autant plus de la sagesse qu’ils jugent, non qu’ils sont sages, mais qu’on les juges tels. J’en connais beaucoup de ce genre là : alors qu’ils ne possèdent pas encore les bases élémentaires, ils ne daignent s’intéresser qu’aux sommets et se croient devenus grands du seul fait qu’ils ont lu les écrits ou entendu les propos des grands et des sages. « Nous les avons vus, disent-ils. Nous avons été leurs disciples. Souvent ils s’entretenaient avec nous. Ces sommités, ces hommes célèbres nous connaissent. »

Ah, si seulement personne ne me connaissait, mais que je connaisse tout ! Vous faites gloire d’avoir vu Platon, non de l’avoir compris. Dès lors il est indigne de vous, à mon avis, d’être mes élèves. Je ne suis pas Platon, je n’ai même pas eu le mérite de voir Platon. C’en est assez, vous avez bu à la source même de la philosophie. Ah, si seulement vous aviez encore soif ! après avoir bu dans une coupe en or, le roi boit bien dans un pot de terre. Pourquoi avoir honte ? Vous avez écouté Platon ? Écoutez aussi Chrysippe ! Comme dit le proverbe : « Ce que tu ignores, Ofellus le sait peut-être ». Il n’est donné à personne de tout savoir, inversement, il n’est personne qui n’ait reçu de la nature quelque don particulier.

L’étudiant avisé écoute volontiers tout le monde, il lit tout, ne méprise aucun écrit, aucune personne, aucun enseignement. Sans faire de distinctions, il cherche auprès de chacun ce qu’il sait lui faire défaut, sans tenir compte de ce qu’il sait, mais de ce qu’il ignore. C’est ce qui fait dire après Platon : « Je préfère apprendre d’autrui avec discrétion que d’étaler effrontément ce que je sais ». Pourquoi en effet rougir de s’instruire et de ne pas avoir honte d’être ignorant ? L’indécence est moindre dans le premier cas que dans le second. Autre choses, pourquoi vises-tu les sommets, alors que tu gis sur le sol ? Examine plutôt ce que tes forces sont capables de porter. On progresse plus convenablement quand on progresse en ordre. En voulant faire un grand saut, certains tombent dans un précipice. Donc, ne te hâte pas trop, tu n’atteindras que plus vite la sagesse. Apprends volontiers de chacun ce que tu ignores, car l’humilité te permet d’accéder au partage de ce que la nature a donné à chacun en propre. Tu seras plus savant que tous, si tu consens à apprendre de chacun. Bref, ne fais bon marché d’aucune science, puisque toute science est bonne.

Ne néglige, si tu en as le temps, la lecture d’aucun écrit. Si tu ne t’enrichis pas, tu ne perds rien non plus, d’autant qu’il n’est, à mon avis, aucun écrit qui ne propose quelque chose d’intéressant, dès lors qu’on l’étudie à l’endroit et selon la méthode qui convient, ou même encore qui ne comporte quelque chose de spécial que le fureteur attentif aux mots ne sache glaner, avec une satisfaction proportionnelle à la rareté de ce qu’il n’aurait pu trouver ailleurs.

Toutefois, ce qui supprime le meilleur ne saurait être bon. Si tu ne peux tout lire, lis le plus utile. Même si tu pouvais tout lire, il ne faudrait pas pour autant te donner autant de mal pour tout. Mais il faut lire certaines choses pour qu’elles ne nous restent pas inconnues, et d’autres simplement pour en avoir entendu parler ; quand ce n’est pas le cas, en effet, nous leur attribuons parfois plus de valeurs qu’elles n’en ont réellement. En outre, on évalue plus facilement ce dont on connaît les fruits.

Tu vois maintenant combien t’es nécessaire cette humilité, pour ne mépriser aucune science et apprendre volontiers de tous. De même tu as avantage, quand tu commences à savoir quelque chose, à ne pas mépriser les autres. Certains tombent dans le travers de cette vanité parce qu’ils considèrent leur propre savoir avec une attention excessive, et quand ils estiment être devenus quelque chose, ils jugent que d’autres – qu’en fait ils ne connaissent pas – ne sont pas, n’ont pas pu devenir comme eux. De là l’effervescence actuelle des marchands de sornettes qui tirent, on ne sait d’où, matière à se faire valoir ; ils taxent les premiers Pères de simplicité et se figurent que la sagesse, née avec eux, mourra de même. Ils prétendent que dans l’Ecriture sainte la façon de s’exprimer est tellement simple qu’il n’est pas nécessaire d’écouter les maîtres qui en parlent, et que chacun est capable, grâce à ses capacités personnelles, de pénétrer les arcanes de la vérité. Ils froncent les narines et pincent les lèvres face à ceux qui étudient les choses divines, et ne veulent pas comprendre qu’ils font injure à Dieu en prêchant sa parole, simple il est vrai, par la beauté de l’expression, mais rendue insipide par la corruption de son sens. Voilà une façon de faire que je ne recommande pas.

Le bon étudiant doit être humble et doux, absolument étranger aux vains soucis et aux attraits des plaisirs. Il doit être appliqué et empressé à s’instruire auprès de tous, à ne jamais présumer de sa science, à fuir comme un poison les auteurs de doctrines perverses, à s’initier longtemps à l’étude d’un sujet avant que d’en juger, à ne pas chercher à paraître savant, mais plutôt à l’être, à aimer les propos bien compris des sages, à s’appliquer à les garder toujours sous les yeux, comme le miroir où l’on regarde son visage. Et, si par hasard, certains points obscurs mettaient sa compréhension en échec, qu’il n’aille pas aussitôt se répandre en critiques, comme si rien n’était bon que ce qu’il a pu lui-même saisir. Voilà ce qu’est l’humilité pour qui s’adonne à l’étude.

Extrait du Didascalion de Hugues de Saint-Victor.

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