Réponse à la FSSPX : l’orthodoxie de S.S le Pape Jean XXII

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Objection de la FSSPX : Jean XXII était hérétique, il a enseigné que les justes n’accédaient pas à la vision béatifique avant la résurrection des corps.

Le pape Jean XXII (1316 – 1334) aurait enseigné une hérésie sur la vision béatifique pendant des années et ne se serait rétracté que sur son lit de mort. On reproche à Jean XXII d’avoir prêché que les âmes des justes, séparées de leur corps, ne verront l’essence et les personnes divines qu’après la résurrection générale; et, qu’en attendant, elles ne jouissent que de la vue de l’humanité sainte du Sauveur.

En vérité, ce pape croyait exactement l’opposé de l’opinion qu’on lui reprochait! Voici sa profession de foi: « Nous déclarons comme suit la pensée qui EST et qui ÉTAIT la nôtre. […] Nous croyons que les âmes purifiées séparées des corps sont rassemblées au ciel […] et que, suivant la loi commune, elles voient Dieu et l’essence divine face à face » (Jean XXII: bulle Ne super his du 3 décembre 1334, rédigée peu avant sa mort). L’expression « qui est et qui était » prouve qu’il a cru cela durant toute sa vie.

Ce pape fut un défenseur intrépide de la foi, car il réfuta sans relâche des hérétiques de divers pays, sans crainte de s’en faire les pires ennemis. Parmi eux figurait le monarque bavarois Louis IV, qui avait même mis en place un antipape à Rome. Le monarque fut excommunié par Jean XXII. Les schismatiques de Bavière se vengèrent alors de façon ignoble: ils prêtèrent au pape des propos qu’il n’avait jamais tenus et se répandirent partout qu’il aurait dévié de la foi. Cela amena le roi de France, Philippe VI de Valois, à ordonner une enquête. Les théologiens de la Sorbonne, mandatés par le roi, examinèrent cette affaire avec le plus grand soin. Ils conclurent à l’innocence de Jean XXII.

Pour bien comprendre l’origine des calomnies proférées contre Jean XXII, il importe de mieux connaître ses ennemis: les « fraticelles » et leur protecteur, Louis de Bavière.

Les fraticelles étaient des moines franciscains hérétiques et schismatiques. En 1294, les franciscains s’étaient scindés en deux ordres: les « conventuels » admettaient la propriété commune, à savoir des revenus et des biens immobiliers; les « fraticelles » (ou « ermites pauvres » ou « spirituels ») la récusaient.

Les fraticelles s’enthousiasmaient pour les rêveries apocalyptiques d’Olieu et de Casale, issues elles-mêmes des hérésies de Joachim de Flore. Selon Joachim de Flore, repris par les fraticelles, l’ère de l’Église était finie. Avec la fin de l’Église commençait (enfin) l’ère du Saint-Esprit. L’Église était la grande prostituée, livrée aux plaisirs de la chair, à l’orgueil, à l’avarice; les fraticelles, eux, représentaient la nouvelle Église, chaste, humble et, surtout, absolument pauvre. Jean XXII les reprit vertement: « La première erreur donc qui sort de leur officine remplie de ténèbres invente deux Églises, l’une charnelle, écrasée par les richesses, débordant de richesses et souillée de méfaits, et sur laquelle règnent, disent-ils, le pontife romain et les autres prélats inférieurs; l’autre spirituelle, pure de par sa frugalité, ornée de vertus, ceinte par la pauvreté, dans laquelle ils se trouvent seuls avec leurs pareils, et à laquelle ils président également eux-mêmes de par le mérite d’une vie spirituelle, si du moins l’on peut faire crédit à leurs mensonges » (constitution Gloriosam Ecclesiam, 23 janvier 1318).

Identifiant leur règle et leur interprétation avec l’Évangile lui-même, les fraticelles refusèrent la réunification de leur ordre avec les conventuels (exigée par Clément V et par Jean XXII). Quand Jean XXII demanda quelques changements à leur règle monastique, ils le déclarèrent ennemi de l’Évangile et privé de toute autorité. Le pape condamna plusieurs propositions absurdes des fraticelles (constitution Gloriosam Ecclesiam, 23 janvier 1318), ce qui lui valut une haine tenace de leur part. Par sa bulle Cum inter nonnul/os du 12 novembre 1323, le pape condamna notamment comme hérétique l’opinion d’après laquelle le Christ et les apôtres n’auraient rien possédé soit en propre, soit en commun. Bon nombre de franciscains se révoltèrent ouvertement. Ils se réfugièrent à la cour de Louis de Bavière, qui était en lutte avec le Saint-Siège. De là, ils inondèrent l’Europe de pamphlets contre celui qu’ils appelaient dédaigneusement « Jean de Cahors », parce qu’ils le considéraient comme déchu du souverain pontificat en raison de sa (soi-disant!) « hérésie ».

Pour bien comprendre l’origine des calomnies proférées contre Jean XXII, il importe de mieux connaître ses ennemis: les « fraticelles » et leur protecteur, Louis de Bavière.

Les fraticelles étaient des moines franciscains hérétiques et schismatiques. En 1294, les franciscains s’étaient scindés en deux ordres: les « conventuels » admettaient la propriété commune, à savoir des revenus et des biens immobiliers; les « fraticelles » (ou « ermites pauvres » ou « spirituels ») la récusaient.

Le monarque Louis IV de Bavière (I287 – 1347) voulut se mettre au-dessus de la papauté, être en quelque sorte le supérieur du pape. Sa folle prétention correspondait assez bien à une thèse proférée par un philosophe de l’époque, mais taxée d’hérétique par Jean XXII. Le maître parisien Marsile de Padoue fut, en effet, condamné par le pape (constitution Licet iuxta doctrinam, 23 octobre 1327) pour avoir soutenu plusieurs hérésies, dont celle-ci: « Il revient à l’empereur de corriger le pape et de le punir, de l’instituer et de le destituer ».

Lors de l’élection de l’empereur du Saint empire romain germanique en 1314, les princes électeurs ne purent se mettre d’accord. Les uns désignèrent l’Autrichien Frédéric le Bel, les autres Louis le Bavarois. Louis gagna la bataille de Mühldorf (28 septembre 1322) et incarcéra Frédéric le Bel. Mais le pape refusa la couronne impériale à Louis le Bavarois, car il voulait garder la neutralité entre les deux rivaux. Le pape se réserva la gérance des territoires italiens de l’Empire, conformément à la décrétale Pastoralis cura de Clément V, qui disait: « Le recours au pouvoir séculier n’étant plus possible, le gouvernement, l’administration et la juridiction suprême de l’Empire reviennent au souverain pontife, à qui Dieu, en la personne de saint Pierre, a remis le droit de commander tout à la fois dans le ciel et sur la terre ».

Malgré cela, Louis n’hésita pas à exercer sa (prétendue) souveraineté impériale en Italie et, de surcroît, il accueillit chez lui les fraticelles hérétiques. Il fut excommunié le 23 mars 1324. Il riposta, en faisant rédiger, par les fraticelles, l’appel de Sachsenhausen (22 mai 1324), qui déclarait Jean XXII hérétique et déchu du souverain pontificat. Le pape à son tour décréta, le 11 juillet 1324, que Louis avait perdu tout droit à la couronne.

Louis entreprit alors une expédition militaire en Italie (1327 – 1330). Il trouva des appuis auprès des hérétiques italiens et put prendre Rome. Il se fit couronner dans la ville éternelle le 17 janvier 1328, par quatre Romains (en violation flagrante du droit: seul le pape pouvait couronner un empereur!). Le 18 avril 1328, il déclara la déchéance de Jean XXII et le 12 mai, il imposa l’antipape Pietro Rainallucci, qui prit pour pseudonyme d’artiste le nom de « Nicolas V » (1328 – 1330). L’antipape était originaire de Corvara, village situé dans la région d’Aquila, la patrie du chef des fraticelles Pierre de Morrone.

Le pape légitime, Jean XXII, résidait en Avignon. Le « conclave » des schismatiques eut lieu à Rome. Le candidat désigné par Louis de Bavière était l’un de ses courtisans. « Cet antipape ajoutait l’hérésie à son schisme, en soutenant que Jésus-Christ et ses disciples n’avaient rien possédé en propre, ni en commun, ni en particulier » (Mgr Paul Guérin: Les conciles généraux et particuliers, Bar-le-duc 1872, t. III, p. 5). De même, il avait une conception exagérée de la pauvreté monastique.

Le « conclave » viola toutes les règles les plus élémentaires du droit: « Le peuple de Rome s’assembla devant Saint-Pierre, hommes et femmes, tous ceux qui voulurent. C’était le sacré collège qui entrait en conclave. Le soi-disant empereur Louis parut sur l’échafaud, qui était au haut des degrés de l’église. […] Il appela un certain moine, et, s’étant levé de son siège, il le fit asseoir sous le dais. C’était un franciscain schismatique, Pierre, natif de Corbière dans l’Abbruze, qui soutenait que les religieux mendiants ne pouvaient pas même avoir la propriété de la soupe qu’ils mangeaient, et que, soutenir le contraire, était une hérésie. Et c’était pour cela que » Louis de Bavière le fit asseoir à ses côtés », pour le créer antipape (abbé René François Rohrbacher: Histoire universelle de l’Église catholique, 1842 – 1849, t. VIII, p. 483). Car Pierre de Corvara et Louis de Bavière avaient tous deux la même conception fausse de la pauvreté évangélique.

On posa au prétendu sacré collège, composé d’hommes, de femmes et d’enfants (!), la question rituelle: « Voulez-vous pour pape frère Pierre de Corvara? ». Les pauvres gens eurent si peur de l’empereur et de ses soldats qu’ils acquiescèrent.

Jean XXII renouvela l’excommunication de l’empereur. Ce dernier guettait sa revanche. En attendant, il accueillit à sa cour des philosophes tristement célèbres pour leurs hérésies: Marsile de Padoue, Ockham, Cesena et Bonagratia.

Marsile de Padoue (1290 – 1343(?)) devint recteur de l’université de Paris en 1312. En 1324, il publia son livre Defensor pacis, ce qui lui valut, en 1326, une citation à comparaître devant l’inquisiteur de l’archevêché de Paris. Marsile préféra s’enfuir en Bavière. Plusieurs propositions tirées du Defensor pacis furent qualifiées d’hérétiques par Jean XXII. Marsile avait soutenu que l’empereur était au-dessus du pape; la séparation de l’Église et de l’État était contenue en germe dans son livre. Louis de Bavière le nomma son directeur spirituel (« vicarills in spiritualibus »). On pense que ce fut Marsile qui poussa Louis à se faire couronner à Rome sans le consentement du pape.

Guillaume Ockham (1285 – 1347) est considéré comme l’un des plus importants philosophes (hérétiques!) du Moyen Âge. Ce franciscain anglais ébranla la philosophie médiévale et influença la doctrine de Luther. Son enseignement naturaliste l’amena à mettre en doute la transsubstantiation. Il fut alors convoqué en Avignon, où résidait le pape. De 1324 à 1328, Ockham séjournait dans un couvent avignonnais, pendant que l’Inquisition examinait ses écrits. Il y fit connaissance avec les fraticelles Cesena et Bonagratia, et adopta leurs idées.

Michel de Cesena (mort en 1342) était l’ancien supérieur général des fraticelles. Il avait été convoqué en Avignon en raison de son hérésie.

Bonagratia de Bergame (1265 – 1340) avait été, lui aussi, cité devant le tribunal avignonnais.

Dans la nuit du 26 au 27 mai 1328, les trois compères s’enfuirent et rejoignirent Louis le Bavarois à Pise. Ils l’accompagnèrent ensuite en Bavière et y restèrent jusqu’à leur mort. Tous trois excommuniés, schismatiques et hérétiques, ils menèrent une guerre de plume perfide contre le Saint-Siège, déblatérant contre l’autorité du pape, les richesses de l’Église officielle etc. etc.

Du temps de Jean XXII, la question de la nature de la « vision béatifique » n’avait pas encore été tranché par l’Église. Les théologiens étaient donc libres de discuter à ce sujet. Un courant majoritaire soutenait que les âmes des défunts au ciel voyaient l’essence de Dieu, tandis qu’une minorité de théologiens pensait qu’elles verraient l’essence de Dieu seulement après le jugement dernier, et qu’elles devaient se contenter, en attendant, de la vue de la seule humanité de Notre Seigneur.

Dans cette dispute entre théologiens, Jean XXII pensait fort bien que l’opinion majoritaire était juste (comme l’attestent sa bulle citée supra et le témoignage de son successeur Benoît XII cité infra), mais il voulut examiner également les arguments contraires. Il réunit, à cet effet, des témoignages variés des Pères de l’Église et invita les docteurs à discuter le pour et le contre.

Or ses ennemis saisirent l’occasion propice pour déformer ses intentions. « À ce moment-là, [en 1331], par malveillance, les Bavarois qui avaient assurément suivi le schisme [de Louis IV de Bavière] et les pseudo-frères mineurs condamnés pour hérésie [= les fraticelles], dont les meneurs étaient Michel de Cesena, Guillaume d’Ockham et Bonagratia […], déchirèrent par des calomnies la réputation pontificale, en affirmant que Jean aurait prononcé une définition [ex cathedra] comme quoi les âmes ne voyaient pas l’essence divine avant le jugement dernier. C’est pourquoi, peu de temps après, mus par un zèle pervers, ils commencèrent à formuler des demandes de convocation d’un concile œcuménique contre lui en tant qu’hérétique » (Odoric Raynald: Annales ecc/esiastici ab anno MCXVIII ubi desinit cardinalis Baronius, annoté et édité par Jean Dominique Mansi, Lucae 1750, anno 1331, nO 44).

« Les ennemis calomnièrent le pontife. Un insigne docteur allemand, Ulrich, les réfuta. […] Il démontra, juste à la fin de son ouvrage (livre IV, dernier ch., manuscrit No 4005 de la Bibliothèque du Vatican, p. 136), à l’encontre des calomniateurs du pontife, que les propos critiqués par les ennemis, le pape les avait tenus en tant que modérateur d’un débat scolastique » (Raynald, anno 1331, n° 44).

Que faut-il entendre par un « débat scolastique »? Il faut le comprendre comme une « disputatio », c’est-à-dire un débat contradictoire où les adversaires font valoir les arguments pour et contre tel ou tel point de la doctrine. Saint Thomas d’Aquin, dans la Summa theologiae, procède de même: il énumère systématiquement toute une ribambelle d’arguments en faveur de la thèse erronée, et ensuite il la réfute par des arguments opposés. Il serait malhonnête de dire que Saint Thomas est hérétique, sous prétexte qu’il cite aussi des arguments faux. Et pourtant, c’est exactement ce que firent les schismatiques bavarois à l’égard du pape: ils l’accusèrent d’hérésie, alors que Jean XXII avait simplement cité, sans aucunement y adhérer, quelques textes des Pères allant à l’encontre de l’opinion prédominante. Le pape dit lui-même avoir évoqué ces paroles patristiques « en citant et en rapportant, mais nullement en déterminant ou en adhérant » (Jean XXII: bulle Ne super his du 3 décembre 1334).

L »‘insigne docteur » en théologie Ulrich explique: « Si vraiment on comprend pieusement et sainement le style pontifical, on découvrira, en pesant soigneusement les choses, qu’il ne s’agit pas, à proprement parIer, d’un sermon, ni d’une définition, ni d’une détermination, ni d’une prédication, mais plutôt d’un débat contradictoire (scholastica disputatio) ou d’une confrontation des opinions disputées » (Ulrich, in: Raynald, anno 1333, no 44).

Le pape, poursuit Ulrich, « évite la forme et le mode et la coutume de la prédication d’un sermon; il assume la forme et le mode et la coutume des disputes scolastiques: citations d’autorités, raisonnements, analogies, arguments, gloses, syllogismes et beau­coup d’autres subtilités verbales, montrant par là qu’il parle non pas en tant que prédicateur, mais en tant que disputeur » (ibidem).

L’intervention d’Ulrich calma les esprits pour un temps. Mais la question de la vision béatifique n’était pas encore tranchée.

La controverse reprit de plus belle deux ans plus tard, en 1333. « Désirant ardemment clore ce débat, Jean [XXII] mit devant les yeux des cardinaux ses recueils des oracles de la Sainte Écriture et des sentences des Pères de l’Église, qui pouvaient être invoquées soit par l’un, soit par l’autre parti. Ordre fut donné aux cardinaux, aux supérieurs et aux autres docteurs […] d’examiner avec soin et empressement la controverse, et d’apporter de tous côtés les paroles prononcées par les saints Pères qu’ils auraient encore repérées. Le pontife réunit ces données en un livre, qu’il transmit à Pierre, archevêque de Rouen [futur Clément VI]. Dans ce livre, rien n’était de lui-même, mais toutes les paroles étaient tirées de la Sainte Écriture et des Pères » (Raynald, anno 1333, No 45).

Les docteurs de Paris étaient partagés entre eux. Une minorité pensait que les âmes des défunts sauvés ne verraient l’essence divine qu’après le jugement dernier. « On répandit la calomnie que le pontife était l’auteur et le porte-enseigne [= chef] de leur opinion. […] Mais le pontife, afin de contrecarrer cette calomnie, écrivit plusieurs lettres au roi et à la reine de France; il s’y plaignit que cette chose lui eût été attribué par des malveillants, qu’il n’avait jamais statué quoi que ce fût dans cette question, mais qu’il avait collectionné les paroles des Pères seulement pour qu’on se mît à l’étude en vue de chercher la vérité. […] Il pria le roi de ne point bâillonner l’un ou l’autre parti, afin que de la discussion jaillît la vérité » (Raynald, anno 1333, n° 45).

« Nous n’avons proféré aucune parole de notre propre cru », écrivit Jean XXII au roi, « mais seulement les paroles de la Sainte Écriture et des saints (ceux dont les écrits sont reçus par l’Église). Beaucoup de personnes – des cardinaux aussi bien que d’autres prélats, proches ou loin de nous – ont parlé pour et contre sur cette matière dans leurs discours. Dans les discours, même publics, les prélats et maîtres en théologie disputent sur cette question de plusieurs façons, afin que la vérité puisse être trouvée plus complètement » (Jean XXII: lettre Regalem notitiam, 14 décembre 1333, adressée au roi de France Philippe VI de Valois, in: Raynald, anno 1333, No 46).

Les rumeurs dont fut inondée la France venaient des schismatiques bavarois. En Bavière, les fraticelles aiguisèrent leur plume contre le souverain pontife. Bonagratia publia un commen­taire mensonger: en vrai faussaire, il faisait croire que Jean XXII entendait imposer l’opinion minoritaire. Ockham et Nicolas le minorite publièrent des sermons de Jean XXII entièrement fictifs. Michel de Cesena parcourut les royaumes et provinces en vue d’organiser un conciliabule en Allemagne contre « Jean de Cahors », ci-devant pape. Le chef d’orchestre du complot était, bien entendu, le soi-disant empereur Louis IV de Bavière.

Le 28 décembre 1333, Jean XXII réunit un consistoire et en informa la reine de France: « Nous ordonnâmes aux cardinaux, prélats, docteurs en théologie et canonistes présents dans la curie qu’ils fissent une étude avec empressement et nous exposassent leur sentiment; et pour qu’ils pussent le faire plus rapidement, nous avions fait une copie des collections des saints, des autorités et des canons pouvant être invoqués par l’une ou l’autre parti » (Jean XXII: lettre Quid circa, 1334, in: Raynald, an no 1334, No 27). Le pape ordonna la lecture des autorités qu’il avait recueillies. Cette lecture dura cinq jours (admirons l’érudition du pape, soit dit en passant!).

Un an plus tard, dans sa bulle, il déclara qu’il avait toujours cru l’opinion majoritaire et qu’il avait seulement exposé, à titre d’hypothèse contestable, l’opinion minoritaire: « Nous croyons que les âmes purifiées séparées des corps […] voient Dieu et l’essence divine face à face […]. Mais si de façon quelconque sur cette matière autre chose avait été dit par nous, […] nous affirmons l’avoir dit ainsi en citant, en rapportant, mais nullement en déterminant ni même en y adhérant (recitando dicta sacrae scripturae et sanctorum et conferendo, et non determinando, nec etiam tenendo) » (Jean XXII: bulle Ne super his du 3 décembre 1334). Les termes « recitando et conferendo », employés par le pape, se traduisent ainsi:

– recitare signifie « lire à haute voix (une loi, un acte, une lettre), produire, citer » (Plaute: Persa 500 et 528; Cicéron: ln Verrem actio II, 23) : le pape ne fait que citer des opinions d’autrui;

– conferre veut dire « apporter ensemble, apporter de tous côtés, amasser » (Cicéron: ln Verrem actio IV, 121; César: De bel/o gallico VII, 18,4 etc.) : le pape ne fait que recueillir des documents sur cette matière. Conferre peut aussi avoir le sens de « mettre ensemble pour comparer » (Cicéron: De Oratore J, 197: « comparer nos lois à celles de Lycurgue et de Solon ») : le pape fait une disputatio, qui consiste à comparer des arguments avant de se prononcer.

Les termes employés par le pape correspondent parfai­tement avec les termes d’un jugement rendu par les docteurs de Pa­ris, chargés d’examiner l’orthodoxie du pape. Le roi Philippe VI de Valois avait ordonné un examen, qui commença le 19 décembre 1333. Les théologiens de la Sorbonne, après enquête minutieuse, rendirent leur verdict, qui contenait cette phrase clef: « Nous d’ailleurs prenant garde à ce que nous avons ouï et appris par la relation de plusieurs témoins dignes de foi, que tout ce que Sa Sainteté a dit en cette matière, elle l’a dit non en l’assurant ou même en opinant, mais seulement en le citant » (in: Constant, t. II, p. 423; Cons­tant traduit par « récitant »).

Le pape Benoît XII, qui succéda à Jean XXII, procéda avec la même prudence que son prédécesseur. Bien qu’il fût persuadé du bien-fondé de l’opinion majoritaire, le nouveau pape continua néanmoins l’examen de la question, commencé sous son prédécesseur. Le 7 février 1335, il tint un consistoire où il convoqua ceux qui avaient prêché l’opinion minoritaire et les pria d’exposer leurs arguments. Le 17 mars, il désigna une commission d’une vingtaine d’experts chargés de préparer la définition ex cathedra. Or parmi les experts figurait Gérard Eudes, partisan de l’opinion minoritaire! Le pape se retira pendant quatre mois au château de Pont-de-Sorgues, près d’Avignon, étudiant longuement le dossier. Finalement, le 29 janvier 1336, il définit ex cathedra que l’opinion majoritaire devait désonnais être tenue comme étant un dogme (constitution Benedietus Deus).

Dans le préambule de cette constitution Benedictus Deus, Benoît XII prit grand soin de défendre son prédécesseur attaqué injustement par les calomniateurs bavarois. Sur la question de la vision béatifique, beaucoup de choses furent écrites et dites, et notamment « par notre prédécesseur d’HEUREUSE MÉMOIRE (felicis recordationis) le pape Jean XXII et par plusieurs autres en sa présence. […] Voulant parer aux paroles et langues des MÉCHANTS (malignantium) », et désirant préciser « ses intentions »,. Jean XXII avait préparé sa profession de foi, la bulle Ne super his, que Benoît XII cita dans son intégralité. Puis le nouveau pape poursuivit, en définissant ex cathedra la vérité.

Cette vérité définie solennellement par Benoît XII, Jean XXII l’avait crue depuis toujours. Nous en voulons pour preuves non seulement sa bulle de 1334, mais encore certains textes écrits antérieurement par le saint pape Jean XXII: les bulles de canonisation de saint Louis de Toulouse (1317), de saint Thomas de Hereford (1320) et de saint Thomas d’Aquin (1323). Notamment pour saint Louis de Toulouse, le pape Jean XXII avait, en effet, montré ce jeune saint entrant au ciel dans son innocence, pour contempler l’essence divine dans la joie et à découvert: « ad Deum suum contemplandum in gaudio. facie revelata » (bulle de canonisation, § 18).

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