Saint Jérôme, Père et Docteur de l’Église fêté le 30 Septembre

30 SEPTEMBRE SAINT JÉRÔME CONFESSEUR ET DOCTEUR DE L’EGLISE (vers 342-420)

La légende raconte qu’un jour un lion blessé descendit des montagnes de Juda et vint, en se lamentant, jusqu’aux portes du monastère de Bethléem, où habitait saint Jérôme. Le grand docteur eut pitié de l’animal; il le bénit, le soigna, le guérit; depuis lors le lion, reconnaissant, s’attacha aux moines ; il les accompagnait dans leurs travaux des champs ; il les défendait contre les bêtes sauvages ou les brigands. Aussi est-il souvent représenté près de son bienfaiteur, dans les œuvres d’art consacrées à celui-ci. Caractéristique de saint Jérôme, il en est aussi le symbole. C’est avec la noblesse, la forte vaillance, la hautaine fierté du lion que le solitaire de Bethléem s’est dépensé pour l’Église et l’Écriture, ses deux amours ; mais c’est aussi parfois avec ses rugissements de colère et sa violence. Le tempérament ardent du Dalmate, son esprit combatif, son âme impulsive, son austère énergie avaient peine à se plier, ou ne se pliaient guère sous la règle de douceur du christianisme ; d’instinct il aimait autant pourfendre que persuader ; et si sa pénétration subtile, sa puissante logique, son érudition immense lui fournissaient des armes redoutables, il éprouvait une âpre satisfaction à tremper encore celles-ci dans le vinaigre et quelquefois le fiel. Sa vertu, très réelle, très austère, très humble, était ainsi faite que toute attaque contre la vérité lui était insupportable, qu’il croyait devoir non seulement la repousser, la vaincre, mais encore l’écraser ; et que le sarcasme, l’invective, le corps-à-corps lui semblaient justifiés, nécessités même par le souci de l’indispensable victoire. Et peut-être autant que la nature, l’étude de ses maîtres d’éloquence l’avait-elle formé à cette méthode de combat. Jérôme était Barbare de naissance, né vers 342, sur les confins de la Dalmatie et de la Pannonie, à Stridon, — aujourd’hui Garhovo Polje, selon les conjectures les plus autorisées.

De sa famille on ne sait rien que le nom de son père, Eusebius, — qui fut aussi le sien, — et qu’elle était chrétienne et riche. Selon le fâcheux usage du temps, le jeune Eusebius Hieronymus attendit longtemps le baptême. Initié aux lettres dans sa ville natale, il vint s’y perfectionner à Rome, en écoutant le fameux Donat, et il puisa à ces leçons un goût de l’antiquité classique qui ne le quitta jamais. Il le développa si bien, il en fut si dominé, que, même après sa conversion, même après le songe fameux où, cité devant le Juge suprême, il s’entendit refuser le nom de chrétien, infliger celui de cicéronien et sentit les verges cruelles dont l’ange châtiait son paganisme, il ne put tant le renier que son esprit n’en gardât des traces profondes et ne fût assiégé par le souvenir de ses anciennes intimités. Le jeune étudiant resta fidèle à sa foi cependant, plus heureux que ne serait Augustin quelques années plus tard ; mais la pureté de son cœur ne résista pas aux plaisirs coupables qui la sollicitaient ; et telle fut leur emprise sur lui, que dans le désert de Chalcis les danses romaines reviendraient enlacer dans leur tourbillon lascif l’âme angoissée, révoltée du pénitent.

Le goût des voyages l’entraîna de Rome à Trêves, en passant par la Gaule, puis de Trêves à Rome de nouveau, — où il reçut le baptême des mains du pape Libère vers 366, — puis encore de Rome à Aquilée, — lieu de naissance de son amitié pour Héliodore, Chromatius, Rufin, — à Stridon, à Antioche par la Thrace, le Pont, la Galatie, la Cappadoce, la Cilicie. Toujours en quête de nouvelles connaissances, et ensuite d’une perfection morale plus haute, l’infatigable pèlerin arriva enfin au désert de Chalcis. Il avait acquis la conviction qu’il lui fallait l’austère solitude des moines pour mettre l’ordre et la paix dans sa conscience inquiète.

Affamé de sacrifices et de pénitences, il avait dit adieu, non sans déchirement, — il l’avouera plus tard, — à sa famille et à sa patrie ; il s’enfonça dans une vie dont il a tracé un effrayant tableau. « Par crainte de la géhenne, » il s’était condamné à « une prison habitée seulement par les scorpions et les bêtes sauvages ». Couvert d’un sac noirci par la chaleur et la poussière, buvant de l’eau, « pâle de jeûnes, » malgré tout, son « imagination bouillonnait de désirs dans un corps glacé où faisait rage l’incendie des passions ».

Cela dura cinq ans, jusqu’en 378, pendant lesquels il n’admit d’autres distractions que d’apprendre l’hébreu, cette langue « aux sons gutturaux et haletants », dont l’acquisition lui coûta d’ineffables tourments. Puis des querelles religieuses émues entre les moines que se disputaient quatre évêques nommés presque simultanément à Antioche, le forcèrent à partir. C’est alors, de passage dans cette ville, que l’un des compétiteurs au siège épiscopal, Paulin, l’obligea presque à recevoir le sacerdoce. Jérôme courba la tête sous l’onction; mais plein d’une crainte scrupuleuse qu’il ne vainquit jamais, il fut prêtre sans en exercer les fonctions ni, même une fois, célébrer le saint sacrifice.

Cependant en 381, après un an passé à Constantinople auprès de saint Grégoire de Nazianze, il se dirigea vers Rome. Cette année, le pape Damase y tenait un concile ; il avait appelé Jérôme, dont la science non moins que l’attachement à la foi et à la chaire de Pierre lui étaient connus. Et bientôt, à mesure qu’il pouvait les apprécier davantage, ces qualités conquéraient sa faveur. Il eut le mérite de deviner avec quelle efficacité et en quel genre de travaux Jérôme était prédestiné à servir l’Église : il était alors souverainement utile de procéder à une sérieuse revision des Livres saints ; car le texte sacré avait subi, par les nombreuses transcriptions et traductions qui en avaient été faites, de graves dommages, destinés à s’augmenter encore, si on n’y remédiait. Damase confia ce labeur à Jérôme, et celui-ci l’entreprit immédiatement. Il fit la revision du Nouveau Testament, puis du Psautier, dont il donna une édition nommée Psautier romain.

En même temps son austérité, non moins que son érudition, l’imposaient à la société chrétienne de Rome. Un groupe assez nombreux de nobles matrones se mettaient sous sa direction et bien vite arrivaient par ses leçons, où ne retentissait rien de mondain ni même d’humain, à une haute perfection. Sur l’Aventin, la maison de Marcella, où l’on voyait fréquenter Asella, Leta Fabiola, surtout Paula et ses filles Blesilla et Eustochium, était l’asile de toutes les vertus, et aussi d’une science scripturaire dont ces pieuses femmes étaient non moins avides que de sainteté. Mais la réforme biblique de Jérôme rencontrait des adversaires alarmés, en même temps que sa réforme morale de la noblesse romaine se heurtait à l’opposition hypocrite de tous ceux qu’elle gênait ou blâmait. Rien ne fut épargné pour décrier, entraver cette double œuvre. Et le pape Damase, dont la faveur couvrait Jérôme, étant venu à mourir, celui-ci comprit qu’il n’y aurait plus de place pour lui à Rome. Son parti fut arrêté; non sans décocher encore à ses ennemis quelques-uns de ces traits aigus dont son carquois regorgeait, il s’embarqua pour la Palestine. Peu de temps après, Paula, qui avait perdu déjà sa fille Blésilla, disait adieu à ses enfants qu’elle laissait à Rome, — Pauline mariée déjà à Pammachius, Toxotius, Rufina, — et avec Eustochium partait elle-même pour l’Orient, Ni l’un ni l’autre ne devaient plus revoir l’Italie. Auprès de Bethléem, à côté de la grotte de la Nativité, Paula fit bâtir pour les hommes un monastère que dirigerait Jérôme, et trois pour les femmes, dont elle garderait le gouvernement. Ce furent, de 386 à 396 environ, des années délicieuses que celles qu’on vécut dans cet asile de piété. Jérôme y accomplit la tâche précieuse et immense qui est sa gloire : la traduction, faite sur l’hébreu, de tous les livres de l’Ancien Testament, et les Commentaires de l’Écriture sainte. Celle-là n’allait pas sans de terribles difficultés ; elle lui imposa un labeur acharné. Son principe était de serrer de si près le texte sacré, qu’il fût rendu presque mot par mot, car, disait-il, « jusque dans l’arrangement des mots il y a quelque mystère ». Il obtint un résultat qu’on n’a jamais cessé de louer et dont la valeur a été consacrée par l’Église, puisqu’elle a fait sa Vulgate, — son texte usuel et authentique des Livres saints, — du travail de saint Jérôme. Et quant au mérite proprement littéraire de cette œuvre, Villemain l’a en ces termes apprécié : « Jamais langage humain ne reçut plus violente secousse que cette irruption soudaine de l’imagination des prophètes et des hyperboles bibliques dans l’idiome de Cicéron. Rien de pareil en effet, soit à ce mot à mot qui jette dans la langue romaine des formes si étranges, soit à ces créations de langage que l’émulation du texte et sa propre ardeur inspiraient au savant solitaire de Bethléem. »

Pour les Commentaires, où Jérôme a expliqué presque tous les livres de l’Écriture, il était aidé, ou plus exactement sollicité, provoqué, animé par le zèle et la pieuse curiosité des saintes femmes, ses amies. Sans cesse tenue en haleine, son ardeur ne pouvait suffire à ce qui lui était demandé, et, nécessairement trop hâtifs parfois, ces Commentaires ne sauraient avoir partout la même valeur. Il n’en reste pas moins qu’ils sont une source abondante et toujours féconde de renseignements de toute sorte, qui ont été pour les successeurs et les imitateurs du saint exégète un précieux stimulant et un modèle très utile.

Mais de son temps, ces travaux ne furent pas reçus avec une reconnaissance égale à leur mérite. Les censeurs furent nombreux, tantôt pour regretter que le texte jusqu’alors reçu de l’Écriture subît des assauts qui semblaient devoir le déconsidérer, tantôt pour condamner telle ou telle interprétation d’un passage inspiré. Une de ces critiques notamment excita la susceptibilité du vieux solitaire : celle que saint Augustin dirigea, avec une modération cependant affectueuse et pleine de respect, contre une explication de l’Épître aux Galates. La réponse de Jérôme se ressentit de sa blessure. Son âpreté native s’y laissa sentir plus d’une fois et aurait blessé une âme moins sainte que celle de son adversaire. Mais grâce à l’humilité, à la douceur de l’évêque d’Hippone, la paix ne tarda pas à se faire sur la base d’une réciproque amitié.

Il n’en fut pas de même d’une querelle autrement vive, longue et sans accommodement, qui s’éleva entre Jérôme et son ancien ami Rufin. Commencée sur le terrain de la doctrine, elle se transporta vite, — trop vite, — sur celui des rancunes personnelles. Jérôme et Rufin avaient été liés de la plus étroite intimité l’origénisme les sépara. C’était alors une question brûlante que celle de l’orthodoxie du fameux et vaillant exégète d’Alexandrie. Malgré sa foi toujours soumise aux décisions de l’Église, Origène s’était laissé entraîner vers des erreurs qui, de son temps, n’apparaissaient pas évidemment comme telles, mais qui ne tardèrent pas être mises en plein jour par des esprits mieux avertis, et en particulier par Jérôme. Il est vrai, celui-ci

avait beaucoup admiré Origène : il l’avait vanté, mais en réservant toujours son jugement sur certains points importants. Puis il s’était prononcé plus nettement contre des théories dangereuses ou fausses, lorsque saint Épiphane de Salamine vint en Palestine poursuivre l’origénisme jusque dans le chef de l’église de Jérusalem et son partisan Rufin. Celui-ci partit

pour Rome et, là, publia, en l’émondant sans le dire, un traité particulièrement suspect d’Origène ; il présentait, à ce sujet, Jérôme comme un tenant des doctrines qui y étaient exposées. De Bethléem, celui-ci protesta en termes véhéments ; Rufin répondit par de violentes attaques ; Jérôme répliqua non moins vivement. Que la charité de part et d’autre ait eu à souffrir, il n’y a pas de doute ; entre les deux anciens amis, le fossé se creusa de plus en plus profond, que plus rien ne combla jamais.

Les dernières années du solitaire de Bethléem furent très attristées ; il souffrait de la décadence de l’empire romain, attaqué par les Barbares, de la ruine de cette Rome tant aimée, de la chute de ses monuments, où était inscrite sa glorieuse histoire politique et littéraire. Il souffrait des coups répétés que la mort frappait sur ses amis, lointains ou commensaux : après Népotien, Pauline, puis Paula sa mère, et puis Eustochium. Il souffrait encore des querelles théologiques qui agitaient l’Église : à ce déclin de sa vie, il voyait se lever le pélagianisme, et le vieil athlète, blessé dans sa foi et son amour de Dieu, reprenait le ceste, selon son expression, pour combattre ce nouvel ennemi.

Telles étaient les colères qu’attirait sur lui sa vigueur, qu’une nuit des bandes de ses adversaires envahirent en armes le couvent de Bethléem, et ses habitants eurent peine à sauver leur vie par une fuite précipitée. Mais enfin le calme revint ; ce fut dans la paix, et même entouré d’un groupe d’anciens et fidèles amis venus de Rome, Pinianus, Albina sa mère, Marcella sa femme, que le saint vieillard put rendre à Dieu son âme toute frémissante encore des luttes constamment soutenues pour la vérité Ce fut le 30 septembre 420.

Père Moreau, S.J, Saints et saintes de Dieu, Tom. II

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