La lutte contre les mauvaises pensées – Dom de Monléon

penséeGarde ton cœur avec tout le soin possible, dit l’Esprit-Saint, car c’est de lui que procède la vie [Prov. IV, 23].

La vie morale de l’homme, en effet, comme sa vie physique, dépend tout entière de son cœur. Voilà pourquoi saint Benoît, après avoir prêché la vigilance sur soi-même, nous invite maintenant à veiller sur nos pensées. Les paroles en effet et les actes extérieurs
ne constituent un péché ou un acte de vertu qu’en fonction de la pensée qui les a conçus, et de l’intention qui les a dirigés.

Même dans les jugements de ce monde, écrit saint Ambroise, la culpabilité n’atteint, et la peine ne frappe que ceux qui ont agi volontairement, non ceux que la nécessité a contraints. Il n’y a de malice véritable que là où l’esprit est impliqué dans le crime, et la conscience engagée.
Un homicide absolument involontaire, par exemple, n’entraîne aucune faute morale. La même action sera bonne, indifférente ou mauvaise, selon le but que se propose celui qui l’accomplit : le geste de donner de l’argent à un pauvre sera méritoire, si on le fait par compassion ; indifférent, si l’on n’a d’autre dessein que d’écarter un importun ; coupable, si l’on cherche à s’assurer un complice.

Sans doute, l’exécution de l’acte extérieur augmente le degré de la faute ; elle consacre, en quelque sorte, le consentement qu’on a donné à celle-ci ; elle engendre ou fortifie l’habitude du péché, elle entraîne souvent un dommage ou un scandale pour le prochain. Mais la malice essentielle de l’acte accompli vient des sentiments ou des réflexions intérieures qui l’ont décidé.

Ceci posé, on ne saurait assez souligner le péril que font courir à l’âme les péchés de pensée. Moins graves en eux-mêmes que les péchés extérieurs, ils sont, cependant, au dire des théologiens, plus dangereux que ces derniers, et cela pour les raisons suivantes :
1° Parce qu’il y a à les commettre une extrême facilité. Le péché extérieur requiert certaines conditions de temps, de lieu, de personnes ; il porte avec soi le risque d’un châtiment, d’un scandale, de la mésestime, etc. Autant d’obstacles qui peuvent servir de frein à la volonté. Rien de tel pour les péchés intérieurs : l’imagination se charge à elle seule de poser toutes les conditions nécessaires ; ils ne demandent ni effort, ni complicité, ils n’entraînent aucune conséquence visible. On peut s’y livrer le jour et la nuit, seul ou en public, debout ou couché, malade ou bien portant : aucune barrière ne les arrête.
2° Parce que les péchés de pensée se reproduisent avec une multiplicité effrayante :
Il y a des personnes qui commettent plus de péchés de pensée en un jour, qu’elles ne commettent de péchés d’action en un an… Cela arrive surtout à ceux qui vivent dans la
dissipation et le tumulte, sans jamais examiner ce qui se passe en eux, et beaucoup plus encore à ceux qui s’abandonnent à quelque violente passion. Donnez-moi, en effet, quelqu’un qui soit dominé par la haine ; qui pourra calculer le nombre de ses sentiments intérieurs de dépit, de rancune, de malveillance contre son adversaire ? Pour un péché qu’il commettra extérieurement, il en commettra cent dans son cœur. Donnez-m’en un autre qui soit dominé par une passion sensuelle, par un amour impudique : qui pourra compter les mauvaises pensées, les complaisances impies, les combinaisons, les projets, les désirs qu’il roule continuellement dans son cœur ? Pour un péché d’action, il en commettra mille de pensée. Voilà donc une multitude effrayante, un chaos, un abîme de péchés qu’il est impossible de calculer.
3° Parce qu’ils sont beaucoup plus difficiles à discerner que les autres. Ils ne laissent aucune trace visible, souvent aucune impression dans la mémoire. Semblables à ces bacilles que seuls peuvent découvrir de puissants microscopes, ils échappent aux investigations sommaires, aux examens superficiels, et, peu à peu, infectent tout l’organisme. Non discernés, ils passent aisément à l’état d’habitude, et engendrent dès lors inévitablement la corruption du coeur. Ils introduisent sournoisement l’ennemi dans la place : Des villes fortifiées, dit saint Jean Chrysostome, qui n’avaient pu être réduites ni par les traits, ni par les machines de guerre des assiégeants, sont souvent tombées aux mains de ceux-ci par la trahison d’un ou deux citoyens habitant au milieu d’elles.

Saint Euthyme racontait à ses moines le trait suivant : « il y avait dans une ville d’Orient un homme que tout le monde tenait pour un saint, tant ses oraisons paraissaient ferventes et sa vie vertueuse. Quand il fut sur le point de mourir, le clergé et les fidèles vinrent en foule pour recevoir sa bénédiction. Tandis qu’ils pleuraient la perte qu’ils allaient faire, un vrai serviteur de Dieu, qui se trouvait là par hasard, vit soudain un démon enfoncer un trident de feu dans le cœur du moribond et en arracher l’âme avec violence ; en même temps, il perçut une voix du ciel qui disait : « Puisque cette âme n’a pas cessé de m’outrager, aussi ne cessez pas de la tourmenter. »

Cet homme en effet était tout autre aux yeux de Dieu qu’aux yeux des mortels : bien qu’il ne fît pas de péchés extérieurs, il s’entretenait continuellement dans de mauvaises pensées, auxquelles il se complaisait d’un propos déterminé.

Les considérations qui précèdent aideront à comprendre pourquoi les Pères du désert faisaient de la pureté du cœur l’objet constant de leurs désirs. Ils la regardaient comme le
point précis vers lequel doivent converger tous les efforts qui tendent à la perfection : pareils à Abraham qui s’occupait à écarter les oiseaux de proie, de crainte qu’ils ne vinssent souiller ou dévorer son sacrifice, ils s’exerçaient sans cesse à repousser les mauvaises pensées, par lesquelles se perd tout le mérite des bonnes œuvres et des mortifications.

Hâtons-nous de dire cependant que toutes les mauvaises pensées qui se présentent à nous ne sont pas des péchés : car il n’est pas en notre pouvoir d’empêcher qu’elles ne naissent dans notre esprit, ni même qu’elles ne poursuivent et n’obsèdent notre imagination. Ce qui constitue proprement la faute, c’est la négligence ou la défaillance de la volonté. Si celle-ci ne met pas en œuvre, pour chasser ces pensées importunes, les
moyens dont elle dispose : prière, lecture, travail, changement d’occupations, etc. ; si elle ne court pas au point menacé, pour assurer la « garde de l’âme », elle manque à son devoir, elle est coupable, il y a péché.

Si, au contraire, elle résiste à la tentation ; si, malgré les assauts les plus violents, elle maintient obstinément son refus de consentir, il ne saurait y avoir de faute, quand même la pensée mauvaise deviendrait une obsession, quand même elle susciterait de certains désirs naturels, ou de certaines complaisances dans la sensibilité. Bien plus, cette résistance devient une source de grands mérites, et les saints ont rencontré dans de telles épreuves les occasions de leurs plus belles victoires. On sait comment Notre Père saint Benoît, assailli d’une tentation de la chair, si violente qu’il était prêt à quitter sa solitude, se jeta dans les ronces d’un buisson voisin, et s’y roula, dit saint Grégoire, jusqu’à ce que la brûlure qu’il ressentait au dehors eût éteint la flamme pernicieuse qui le dévorait en dedans. Mais aussi, à partir de ce moment…, les mouvements de la chair furent tellement domptés en lui qu’il n’en ressentit plus les atteintes.

Un jour qu’elle luttait désespérément contre des pensées semblables, sainte Catherine de Sienne vit brusquement sa cellule s’illuminer d’une éblouissante clarté, et le Sauveur, apparaissant sur sa croix, lui dit avec une ineffable tendresse : « Ma fille Catherine !… — Ô bon et doux Jésus, reprit la sainte éperdue et ravie, où donc étiez-vous, tandis que mon âme était souillée de toutes ces images ? — J’étais dans ton cœur, Catherine, repartit le Seigneur, et j’y faisais mes délices de la fidélité que tu me gardais dans ce douloureux combat. »

Pour s’assurer de semblables victoires, il faut être attentif à contrôler les pensées qui se présentent et à rejeter énergiquement celles qui sont mauvaises : il faut les « briser tout de suite », dit saint Benoît, avant qu’elles n’aient eu le temps de grandir et de se fortifier.
Une foi pure ne sait point souffrir de retard, écrit saint Jérôme : dès que le scorpion se montre, c’est sur-le-champ qu’il faut l’écraser.

Que de malheurs, que de chutes, que d’angoisses, que de combats seraient évités si l’on avait le courage d’agir ainsi ! Mais on néglige ce soin, on temporise, on laisse la tentation s’insinuer, se fortifier, anesthésier progressivement la volonté. La pensée qu’il était si facile de chasser quand elle était toute petite, devient vite un monstre contre lequel il faudra déployer toute sa force, et qui peut-être vous terrassera. Bienheureux, s’écrie le Psalmiste, celui qui saisira et qui brisera les petits enfants de Babylone contre la pierre ! [Ps. CXXXVI, 9] Paroles qui seraient inhumaines si l’on les entendait à la lettre. Mais écoutons saint Augustin sur ce sujet :

Qui sont, demande-t-il, ces petits enfants de Babylone ? Les mauvais désirs naissants. Quand le désir naît, avant que la mauvaise habitude ne vous fasse violence, quand il est
tout petit, ne lui laissez pas prendre la force de la mauvaise habitude, frappez-le contre la pierre. Mais prenez garde que, frappé, il ne meurt point. Frappez-le contre la pierre : et la
pierre, c’était le Christ.

Il faut les briser tout de suite, et il faut les briser contre le Christ : car c’est vers Lui, vers la méditation des mystères de son Humanité, vers la contemplation de ses souffrances et de sa mort que doit tendre sans cesse le regard de notre esprit. C’est vers cet adorable objet qu’il convient de ramener nos pensées à toute heure du jour, nous souvenant que nos Pères considéraient comme une infidélité de s’éloigner de Lui, ne fût-ce qu’un instant. Sa présence au-dedans de nous constituera le rempart le plus efficace contre les insinuations du démon, en même temps qu’elle nous fera goûter à l’avance quelque chose
de la paix et de la joie du royaume de Dieu.

Les instruments de la perfection – Dom Jean de Monléon, moine bénédictin de l’Abbaye Sainte-Marie de Paris.

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