Discernement des esprits, par le P. Garrigou-Lagrange, partie 6 : règles pour diverses circonstances et conclusion

Garrigou lagrange

RÈGLES POUR DIVERSES CIRCONSTANCES

1. Aux moments de désolation, il ne faut faire aucun changement, mais tenir avec fermeté et con­fiance les résolutions qu’on a déjà prises devant Dieu. C’est surtout vrai s’il s’agit d’une désolation accablante, qui pousse à une tristesse mauvaise où l’esprit mauvais serait notre guide.

2. Aux moments de désolation, il faut s’a­donner davantage à la prière, à l’examen et à la pénitence. Pourquoi? Parce que la désolation, en­gendrée par le dégoût, nous éloigne de la prière, de l’examen de conscience et de la pénitence. On soignera donc les contraires par les contraires. De quelque cause qu’elle provienne, cette désolation doit être pour nous l’occasion d’une réaction ver­tueuse ou d’un empressement de l’âme au service de Dieu. Voir l’Imitation de Jésus-Christ, au livre I, c. 12 : Avantages de l’adversité; il y est dit : « L’ad­versité rappelle l’homme à son propre cœur, de ma­nière qu’il se sache en exil et ne mette son espérance en aucune chose du monde ». Ainsi, peu à peu, grâce à la prière, la tristesse, de mauvaise qu’elle était, devient bonne.

3. L’esprit mauvais nous trompe en attirant notre âme sous l’apparence du bien, et ensuite nous induit et nous incite au mal. C’est à proprement parler une séduction, bien plus le démon se trans­figure parfois en ange de lumière : sous prétexte d’une amélioration en des choses inférieures, il nous détourne de la voie de Dieu, pour nous faire désirer la commodité plutôt que la sainteté. Il provoque ainsi des divisions, trouble la paix et sème la dis­corde.

4. Si l’on s’attriste d’être méprisé, c’est le signe, sinon de l’esprit mauvais, du moins d’un esprit imparfait; donc si l’on se décourage quand on est méprisé, c’est un mauvais signe, surtout chez ceux qui passent pour être gratifiés des plus grands dons de Dieu. Car ceux qui sont vraiment tels ne se réjouissent pas seulement de ces dons et de ces faveurs, mais aussi des adversités et du mépris, selon ces paroles de S. Paul (II Cor. XII, 5, 10) : « Pour ce qui me concerne, je ne me glorifie de rien, sinon de mes faiblesses… afin que la puissance du Christ habite en moi. C’est pourquoi je me complais dans mes faiblesses, dans les injures et les détresses pour le Christ». Ainsi, comme le dit S. Augustin, « l’apôtre a trouvé un trésor dans le mépris dont le philosophe rougissait » (Sermon 160).

Par suite, l’esprit qui refuse d’être méprisé n’est pas un esprit parfait ; de même celui qui néglige de se renoncer n’est pas d’une vertu solide. Car, du fait qu’elles sont connexes, toutes les vertus doivent augmenter en même temps.

COROLLAIRES :

1. L’esprit qui abonde en pénitences tout en étant pauvre d’obéissance est imparfait, et il tend au mal en quelque sorte, parce qu’il est trop attaché à la volonté propre ; il fait beaucoup de bonnes œuvres, mais non par amour de Dieu ; ce qui le prouve, c’est qu’il ne croît pas en cette humble obéissance qui manifeste la conformité avec la volonté de Dieu.

2. Ce n’est pas, non plus, un bon esprit que celui qui est porté au paradoxe, c’est-à-dire qui juge habituellement en dehors ou à l’encontre de l’appré­ciation commune des gens prudents, qui a quelque chose d’étrange et d’artificiel : il contient plus d’en­flure que de vertu.

3. Mauvais aussi est l’esprit qui pousse à des choses extraordinaires et en parle volontiers sans discrétion. La raison en est que toutes les vertus augmentent en même temps, du fait qu’elles sont connexes ; par suite Dieu ne pousse pas à de grandes choses sans inspirer en même temps une grande humilité. Ainsi la véritable magnanimité diffère de l’impétuosité de la présomption. C’est au contraire le propre du démon d’inciter à des entreprises nou­velles, curieuses, singulières, prodigieuses, inusitées, provoquant l’admiration et la stupeur pour obtenir les honneurs de la sainteté.

Il en est de même si quelqu’un n’est pas solidement établi dans l’humilité et l’obéissance, s’adonne à une vie extraordinaire d’oraison et de pénitence, sous prétexte d’imiter les saints dans celles de leurs actions qui sont plus admirables qu’imi­tables.

La constitution de l’édifice spirituel ne peut commencer par le faîte, et l’oiseau ne peut voler avant d’avoir des ailes. Ainsi en est-il de l’âme : dans ce cas, si elle semble voler, c’est seulement un simulacre de vol ou d’élévation, une vaine et péril­leuse exaltation.

CONCLUSION :

De tout cela il résulte claire­ment que l’esprit de Dieu se manifeste surtout dans l’humble obéissance, et dans la charité fraternelle qui aime le prochain pour Dieu avec abnégation. Car l’obéissance humble ne vient pas de l’esprit de la nature qui n’incline pas à l’humilité, ni de l’esprit mauvais, qui est un esprit d’orgueil et de désobéis­sance ; au contraire l’obéissance humble, jusque dans les plus petits détails, manifeste la conformité progressive avec la volonté divine.

D’autre part, la charité fraternelle est le plus grand signe de l’amour de Dieu, selon ces paroles du Seigneur (Jean XIII, 35) : « C’est à ceci que tous reconnaîtront que vous êtes mes disciples, si vous avez de l’amour les uns pour les autres ». La charité fraternelle est le thermomètre sensible de notre union à Dieu ; car c’est bien d’une manière sensible qu’apparaît notre charité quand il faut aider le prochain, surtout s’il est difficile et exigeant ; alors, si nous l’aimons malgré cette difficulté, c’est le signe que nous lui faisons du bien à cause de Dieu et que, par suite, augmente notre charité envers Dieu lui-même. Il n’y a pas deux vertus de charité, l’une envers Dieu, l’autre envers le prochain. Il n’y a qu’une seule charité, dont l’objet principal est Dieu et l’objet secondaire le prochain. L’amour vi­sible du prochain manifeste ainsi l’amour invisible de Dieu, dans la mesure où il se distingue du sentimentalisme.

Donc, si l’humble obéissance et la charité fra­ternelle se conservent et progressent dans une âme ou dans une communauté, c’est alors le signe que le véritable amour de Dieu y est en progrès. Par suite, si cette âme manque un peu d’intelligence naturelle et d’énergie physique, Dieu y supplée par les inspirations des dons de conseil et de force.

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