Discernement des esprits, par le P. Garrigou-Lagrange, partie 3 : l’esprit mauvais

DESCRIPTION SOMMAIRE DES SIGNES DE L’ESPRIT MAUVAIS

Garrigou lagrange

Par contraste avec l’esprit de Dieu, l’esprit du démon pousse d’abord à l’exaltation de l’orgueil, et il jette ensuite l’âme dans le trouble et le désespoir, comme le démon lui-même a péché par orgueil et demeure maintenant dans le désespoir éternel et la haine de Dieu.

Pour connaître cet esprit mauvais, il faut donc considérer son influence par rapport à la mortifica­tion, l’humilité et l’obéissance, et ensuite par rapport aux vertus théologales. L’esprit du démon n’éloigne pas toujours de la mortification ; il diffère ainsi de l’esprit de nature, parfois même au contraire il pousse à une mortification extérieure exagérée, vi­sible à tous, qui entretient l’orgueil spirituel et affai­blit la santé. Mais il n’incline pas à la mortification intérieure de l’imagination, du cœur, de la volonté propre et du jugement propre, bien qu’il la stimule quelquefois en inspirant des scrupules à l’égard des plus petits détails et le laxisme au sujet des choses de plus grande importance, par exemple sur les principaux devoirs d’état. Il inspire aussi l’hypocri­sie : « Je jeûne deux fois par semaine » (Luc XVIII, 12).

Il ne pousse pas à l’humilité, mais nous trompe peu à peu, pour que nous nous estimions plus qu’il ne faut, plus que les autres, afin que presque in­consciemment nous priions à la manière du phari­sien en disant : « O Dieu, je te rends grâces de ce que je ne suis pas comme les autres hommes… ni comme ce publicain » (Luc XVIII, 11). Cet orgueil spirituel s’accompagne de fausse humilité, du fait que nous avouons un péché personnel, pour que les autres ne nous accusent pas d’une faute plus grave et nous considèrent comme humbles. L’esprit mau­vais nous amène encore à confondre l’humilité avec la timidité, qui est fille de l’orgueil et redoute le mépris. De même il n’excite pas à l’obéissance, mais à la désobéissance ou à la servilité suivant l’opportu­nité des circonstances.

Au sujet de la foi, l’esprit mauvais n’incline pas notre esprit à considérer dans l’Évangile ce qui est en même temps plus simple et plus profond, par exemple à dire attentivement et dévotement l’orai­son dominicale, à méditer les mystères du saint rosaire, mais à ce qui est extraordinaire et favorise l’ostentation, comme lorsqu’il a dit au Sauveur : « Si tu es le Fils de Dieu, jette-toi en bas. Car il est écrit : il a donné des ordres à ses anges pour toi et ils te porteront dans leurs mains, de crainte que de ton pied tu ne heurtes contre la pierre ». A quoi Jésus répondit : « Il est écrit aussi : tu ne tenteras point le Seigneur, ton Dieu ».

L’esprit mauvais nous incite également à ce qui est contre notre vocation ; par exemple il pousse un chartreux à aller évangéliser les infidèles ou un missionnaire à la vie érémitique des chartreux. Ou bien, en ce qui concerne la dévotion, il inspire de prier en négligeant la liturgie, par exemple de prier le vendredi saint comme si c’était Noël ou vice-versa. De même, dans les choses de la foi, il pousse à des nouveautés dogmatiques, comme par exemple au temps du modernisme, à lire les livres des protes­tants libéraux sous prétexte d’adapter notre foi à la pensée moderne. Ou au contraire, si notre inclina­tion naturelle est en un sens opposé, il nous excite à un archaïsme immodéré, pour provoquer un conflit entre catholiques ; ainsi poussait-il les israélites récemment convertis au Christianisme à revenir à la loi mosaïque ; c’est contre cette tentation que fut écrite l’Épître aux Hébreux, où il est dit (III, 13) : « Exhortez-vous les uns les autres pour que nul d’entre vous ne s’endurcisse par la séduction du péché ». De même l’esprit mauvais altère les dogmes, par exemple celui de la prédestination ainsi qu’il apparaît dans le calvinisme, et alors se réalise l’adage : corruptio optimi pessima. La corruption du meilleur est la pire de toutes. Le démon connaît très bien ce proverbe ; aussi travaille-t-il à la perversion de la foi surnaturelle. Il sait, en effet, qu’il n’y a rien de pire, de plus périlleux et dangereux que le faux christianisme, qui conserve une certaine appa­rence du vrai, et il agit parfois comme un faux Christ avant d’apparaître comme Antéchrist. Tel qu’il fut dans la pensée de Luther et de Calvin (non dans celle des protestants de bonne foi), le protes­tantisme est donc quelque chose de pire et de plus dangereux que le naturalisme, parce qu’il est plus séduisant et abuse davantage de la sainte Ecriture ; certes, il admet l’Ecriture, mais pour un usage dépravé.

Le naturalisme pratique et ensuite théorique provient souvent de l’esprit de la nature déchue, mais la corruption très perverse des dogmes sur­naturels, comme dans le calvinisme, vient de l’esprit du démon. Altérer la foi divine, c’est donc, peut-on dire, utiliser une arme de grande précision, non contre des ennemis, mais contre ses propres frères et contre soi-même, c’est un fratricide et un suicide. Ainsi s’explique en grande partie l’histoire de la pseudo-Réforme quant à son esprit, bien que beau­coup de protestants soient de bonne foi, du fait qu’ils ignorent le véritable esprit du protestantisme.

En ce qui regarde l’espérance, l’esprit mauvais travaille à faire dégénérer notre espérance en pré­somption ; par exemple, on veut parvenir trop vite à la sainteté, et non peu à peu, par les degrés néces­saires, ni par la voie de l’humilité et de l’abnéga­tion. Il inspire également une certaine impatience vis-à-vis de nous-mêmes, lorsque nos défauts paraissent trop. Par suite, il produit en nous l’indigna­tion au lieu de la contrition, une indignation qui est fille de l’orgueil et contraire à la contrition. Or la présomption mène au désespoir, quand on voit l’im­possibilité de parvenir par ses propres forces à la fin visée : le bien ardu apparaît alors presque inaccessible et c’est la désespérance.

Touchant la charité, l’esprit mauvais favorise ses simulacres qui sont comme un faux diamant ; ainsi, selon les inclinations variées et opposées de notre nature, il pousse certains à cette fausse charité envers le prochain qu’est le sentimentalisme, avec une indulgence excessive sous prétexte de miséri­corde et de générosité. Il en excite d’autres, au con­traire, à un faux zèle : nous voulons alors toujours corriger les autres, mais non nous-mêmes, et en voyant le fétu dans l’œil de notre frère, nous ne voyons pas la poutre dans notre œil.

De tout cela résulte le contraire de la paix, c’est-à-dire la discorde. L’homme conduit par cet esprit ne peut plus supporter la contradiction, il ne voit que lui-même dans sa personnalité encombrante et se place inconsciemment au-dessus de tous les autres, comme une statue sur son piédestal.

Si cet homme tombe dans un péché grave et manifeste qu’il ne peut cacher, il se laissera gagner par le trouble, l’indignation, le désespoir et enfin par l’aveuglement de l’esprit et l’endurcissement du cœur. Avant cette faute, le démon cachait les suites décourageantes du péché et inspirait le relâchement ; maintenant, après la faute, il parle de l’inexorable justice de Dieu, pour nous acheminer au désespoir. C’est ainsi qu’il forme les âmes à son image : après l’emportement de l’orgueil vient le désespoir.

Donc si quelqu’un avait une grande dévotion sensible dans l’oraison, mais en sortait avec un plus grand amour-propre, s’estimant au-dessus des au­tres, sans obéissance envers ses supérieurs, dépourvu de simplicité à l’égard de son directeur spirituel, ce serait le signe de la présence de l’esprit mauvais dans sa dévotion sensible. Le manque d’humilité, d’obéissance et de charité fraternelle est alors l’in­dice qu’il est privé de l’esprit de Dieu. Venons-en maintenant aux signes de ce dernier.

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