Discernement des esprits, par le P. Garrigou-Lagrange, partie 2 : l’esprit naturel

DESCRIPTION DES SIGNES DE L’ESPRIT NATUREL

Garrigou lagrange

Cette description se fait assez facilement par contraste avec l’esprit de Dieu, en notant quelques différences avec l’esprit du démon. Cet esprit naturel c’est, comme nous l’avons dit plus haut, une tenda­nce à juger, vouloir et agir d’une manière natu­relle et non surnaturelle. De quelle « nature » s’agit­-il ? Il n’est pas question de la nature considérée en elle-même, comme pouvant être élevée à l’ordre de grâce, mais il s’agit soit de la nature déchue et non encore régénérée par la grâce, soit de la nature encore blessée, qui, malgré la présence de la grâce, conserve les quatre blessures, suites du péché origi­nel, lesquelles sont avivées par les péchés per­sonnels. Ces blessures chez les baptisés restés en état de grâce sont en voie de cicatrisation ou de guérison, mais il n’y a pas de parfaite guérison en cette vie[2].

Infligées à toute la nature humaine par le péché du premier père, ces blessures sont imparfaitement guéries par le baptême ; car la concupiscence demeure après cette nouvelle naissance ; ce qui nous oblige au combat spirituel. Ainsi, avec l’aide de Dieu, l’homme surmonte la concupiscence d’une manière méritoire, comme le dit S. Thomas (III, q. 69, a. 3). Et cela convenait également, ainsi qu’il est dit au même endroit, de peur que les hommes ne viennent au baptême pour échapper aux peines de la vie pré­sente plutôt que pour la gloire de la vie éternelle. Nous sommes les cohéritiers du Christ, « à condi­tion toutefois que nous souffrions avec lui, afin d’être aussi glorifiés avec lui ». Or ces quatre bles­sures sont aggravées par le péché actuel qui diminue l’inclination naturelle à la vertu en apportant un obstacle, celui de l’inclination au mal ; ainsi « par le péché (même véniel dans les justes) la raison est émoussée, surtout dans l’ordre de l’action, la volonté se raidit contre le bien, la difficulté de bien agir s’accroît et la concupiscence s’enflamme davantage » (I-II, q. 85, a. 3).

C’est pourquoi l’esprit de nature déchue ou blessée incline à la concupiscence, qui est le foyer du péché, et ensuite à la paresse, à la lâcheté dans l’irascible, et par suite à l’injustice dans la volonté, à la négligence, à l’imprudence ou à la ruse dans l’intelligence. En résumé, c’est l’esprit de l’amour­ propre, de l’amour désordonné de soi-même ou égoïsme. Et cet esprit d’amour-propre, comme le montre S. Thomas, entraîne aux trois concupiscences, c’est-à-dire à la concupiscence de la chair, à la con­cupiscence des yeux et à l’orgueil de la vie[3].

Enfin ces trois concupiscences inclinent aux sept péchés capitaux qui sont à l’origine des autres péchés souvent plus graves (I-II q. 84, a. 4) ; ce sont la vaine gloire, l’envie, la colère, l’avarice, la paresse ou le dégoût, la gourmandise et la luxure. Selon la remarque de S. Jean de la Croix (Nuit obs­cure, 1. I, au début), ces sept péchés existent même à l’égard des biens spirituels, ainsi la gourmandise spirituelle, qui est le désir immodéré de la consola­tion spirituelle aimée pour elle-même et non pour Dieu, et l’orgueil spirituel. Or les péchés capitaux, auxquels incline premièrement l’esprit de nature, disposent à de plus graves, par exemple à l’incré­dulité, au désespoir, à la haine de Dieu et du pro­chain. Ainsi considérée, la nature blessée dont parle S. Thomas ne diffère pas de celle dont parle le livre de l’Imitation de Jésus-Christ (1. III, c. 54). Si nous voulons décrire l’esprit de nature par rapport à la mortification, à l’humilité, aux vertus théolo­gales, disons qu’il faut lui appliquer la première règle du discernement : « c’est à ses fruits qu’on doit juger l’arbre ».

1. L’esprit de la nature n’incline jamais à la mortification, ni extérieure, ni intérieure, ni à accep­ter les humiliations. Comme disent les spirituels : la nature ne veut pas mourir, mais elle cherche la délectation dans les choses de la piété, avec une gourmandise spirituelle qui s’oppose à l’esprit de foi et au véritable amour de Dieu.

Après les premières difficultés ou aridités, celui qui est conduit par cet esprit de nature ne progresse plus et abandonne la vie intérieure. Sous prétexte d’apostolat, il se livre à une activité naturelle exté­rieure, vit à la surface de son âme ; en lui rien de profond, il confond la charité avec la philanthropie, l’humanitarisme et le libéralisme. Cette activité na­turelle se manifeste, selon l’ordre décroissant, de trois manières : 1) l’emportement, ardeur naturelle ; 2) la précipitation naturelle ; 3) le mouvement natu­rel, ou l’activité naturelle, non sanctifiée, nullement inspirée par l’esprit de foi ou par l’amour de Dieu.

Survienne la contradiction ou l’épreuve, alors la nature gémit, refuse de porter la croix et tombe peu à peu dans le désespoir. La ferveur initiale n’était qu’un feu, de paille subitement éteint.

Cet esprit, c’est proprement l’égoïsme, avec une parfaite indifférence pour la gloire de Dieu et le salut des âmes. Ce n’est pas l’amour de Dieu ou du prochain qui tient la première place dans l’âme, c’est l’amour désordonné de soi-même.

Mais pour se justifier, cet esprit de nature a sa théorie ; le principe en est le suivant : il ne faut rien exagérer, on doit éviter les excès soit dans l’austérité, soit dans la piété ; nous ne sommes pas tenus de tendre à la perfection mystique, ce serait du mysticisme. Selon cet esprit, si quelqu’un lit chaque jour privément un chapitre de l’Imitation de Jésus­-Christ pour son progrès spirituel, c’est déjà un mystiq­ue. Il faut, comme on dit, avancer par la voie commune, parce que la vertu se tient dans un milieu.

Mais ils dénaturent ce principe ; le vrai sens est que la vertu morale se tient dans un milieu et est un sommet entre deux vices, l’un par excès, l’autre par défaut, ainsi la force entre la lâcheté et une audace téméraire. Il est évident que ce milieu est aussi un sommet qui s’élève entre et au-dessus de deux vices opposés l’un à l’autre. Au contraire, le milieu dont parle la théorie susdite est au bas du triangle qui figure le mont de la perfection. Car le milieu de la tiédeur, non pas entre et par-dessus deux vices opposés l’un à l’autre, mais entre le vice et la véritable vertu, c’est le milieu instable de la médiocr­ité, entre le bien et le mal, et plus près du mal que du bien, pas même à mi-côte, comme dans cette énumération de notes qu’on donne aux enfants de l’école : très bien, bien, assez bien, médiocre, mal, très mal. Cette théorie est donc celle de la médiocrité sous l’apparence de la vertu ; car si elle fuit les vices opposés entre eux, c’est à cause de leurs inconvénients et en raison de la commodité ou utilité personnelle, non pour l’amour du bien honnête et de la vertu. Ainsi en était-il pour l’utilitarisme d’Epicure et d’Horace. On dit de même : vin médiocre, ni bon ni mauvais, esprit médiocre, œuvre médiocre.

De plus, cette théorie de la médiocrité refuse, au moins en pratique, d’admettre que les vertus théologales ne sont pas par elles-mêmes dans un milieu, elle rejette donc pratiquement ces paroles de S. Thomas : « nous ne pouvons aimer Dieu autant qu’il doit être aimé, ni croire ou espérer en lui autant qu’il le faut » (I-II, q. 64, a. 4). Nous devons donc aspirer à une foi, à une confiance et une charité toujours plus grandes.

A plus forte raison, dans cette catégorie, né­glige-t-on pratiquement la nécessité de la docilité aux inspirations du Saint-Esprit suivant les sept dons.

* * *

Dans la lettre du Rme Père de Paredès, Maître général des Frères Prêcheurs, publiée en 1926 au début de la nouvelle édition des Constitutions, cet esprit naturel est ainsi décrit (p. 20) : « Bien que la sainteté soit dans l’homme l’effet de la grâce de Dieu agissant en nous, elle suppose cependant, de notre part, un long et laborieux progrès de purifica­tion et de transformation de tout ce qu’il y a en nous, jusqu’à ce que nous parvenions au total abandon du vieil homme, qui se pervertit dans les désirs de la chair, et revêtions l’homme nouveau « qui a été créé selon Dieu dans la justice et la sainteté de la vérité ». De là l’esprit d’obéissance, d’abnégation et de sacrifice avec lesquels nous devons tous garder ces observations avec exactitude et persévérance… ».

Par contre : « Toute indulgence humaine, tout esprit de pusillanimité, toute condescendance faite sur ce point à des considérations terrestres, toute dispense illégitime, sans fondement dans les Constitu­tions elles-mêmes, peuvent être considérés comme une prévarication de la part des supérieurs… et de la part des sujets comme une renonciation à l’obliga­tion de se sanctifier et de faire de soi des instruments utiles pour accomplir le saint ministère. Céder à notre lâcheté suivant la manière susdite, ce serait montrer que nous professons l’état religieux, non pour y atteindre la fin que Dieu et l’Eglise nous ont imposée, mais pour y trouver une solution agréable au problème de la vie présente, c’est-à-dire pour trouver plus sûrement dans l’état religieux tous les biens nécessaires à la vie et nous procurer en outre plus facilement des avantages dont nous ne jouirions peut-être pas dans le siècle.

« Mais pour que les observances régulières pro­duisent en nous tous les fruits de sainteté visés par les Constitutions, il ne suffit pas de les observer seulement d’une façon matérielle ou littérale, ni comme celui qui n’a d’autre but que d’éviter la sanction prévue par la loi ou pouvant être imposée par les supérieurs, ni comme celui qui cherche uni­quement à se montrer irrépréhensible devant les su­périeurs. Pour que nos observances soient pour nous un moyen de sanctification… (et de préparation au saint ministère), il est nécessaire qu’elles soient surnaturelles dans leur principe et aient leur cause dans la grâce divine qui leur infuse l’être surnaturel.

« A défaut de cet esprit intérieur, qui est le centre et la source de cette vie surnaturelle… il n’y a rien en nous que de matériel et de mécanique, notre piété personnelle manque d’énergie vitale « comme un airain sonnant et une cymbale retentissante », elle s’affaiblit et perd tout mérite et notre action commune elle-même est privée de l’orientation et de l’efficacité véritables. Nous travaillons et nous nous agitons peut-être trop dans nos affaires ; mais notre activité n’exprime pas la vraie vie intérieure de foi, d’espérance et de charité… Elle ressemble seule­ment à un effort provoqué par la nécessité extérieure d’agir ou obéissant uniquement à des raisons natu­relles qui nous entraînent, consciemment ou non, du seul fait qu’elles favorisent les inclinations de notre nature. A défaut de l’esprit intérieur qui nous pro­cure le triomphe sur nous-mêmes et donne à notre ministère la victoire sur les ennemis du salut des âmes, que de temps perdu et passé en vain, que d’efforts, que de sacrifices stériles, combien d’acti­vité dépensée inutilement ! »

Au contraire là où prospère et fleurit l’esprit intérieur, il produit les fruits d’une sainteté solide… Alors la valeur et la vertu de la vocation religieuse nous apparaissent plus clairement… « Cet esprit in­térieur se forme en nous par la pratique des moyens que suggère l’ascèse religieuse ; il s’affermit et se perfectionne par le progrès spirituel dans les divers degrés de la mystique chrétienne, comme l’enseigne le Docteur angélique. La mystique est en effet le complément de l’ascèse dans l’ascension des âmes vers Dieu par les degrés de la perfection de la vie chrétienne. S’il y a eu parfois erreur à ce sujet, si des aberrations pratiques ont grandement nui sur ce point à la vraie piété, nous assistons maintenant à une restauration de la véritable doctrine tradition­nelle qui donne aux âmes assoiffées de vie surnatu­relle le moyen de connaître les réalités mystiques ». C’est dans cette vie parfaite que se trouve vraiment l’esprit de Dieu qui renouvelle les âmes.

L’esprit de nature apparaît surtout dans la manière tiède de célébrer la Messe, dans la façon de dire l’office, avec précipitation et comme méca­niquement, de vaquer à l’étude avec curiosité et en­suite avec paresse, ou encore d’observer ou plutôt de ne pas observer le silence et les autres pratiques régulières, et dans la manière imparfaite d’obéir soit incomplètement, soit servilement, comme on le ferait pour une personne humaine et non pour Dieu, ou par désir des honneurs et des dignités.

Comme nous l’avons remarqué plus haut avec plusieurs auteurs, en traitant de la célébration de la Messe, celle-ci peut être célébrée dignement avec esprit de foi et piété, ou lue exactement plutôt que célébrée, comme pour accomplir un devoir à la manière d’un fonctionnaire exact ou d’un magistrat qui remplit régulièrement sa fonction civile, ou en­core expédiée avec précipitation, par exemple en vingt minutes ou même en moins de temps, sans aucune piété et parfois au scandale des fidèles. Dans la première manière il y a l’esprit de Dieu ; dans les deux autres, c’est évidemment l’esprit de nature. Il faut prêcher sur ce sujet dans les exercices spiri­tuels pour le clergé.

Que faut-il donc dire contre l’esprit naturel dans la célébration de la Messe[4] ?

La célébration quotidienne est utile pour tous les prêtres : 1) en raison du sacrifice à offrir à Dieu pour une quadruple fin, l’adoration, la de­mande, la réparation, l’action de grâces pour les bienfaits de chaque jour ; 2) en raison de la com­munion sacramentelle où nous prenons le pain quoti­dien supersubstantiel ; 3) à cause de la grande utilité qui en résulte pour l’Église universelle et pour tous les fidèles vivants et défunts. De plus, si le prêtre célèbre rarement, il manque à son devoir et enfouit son talent dans la terre. La célébration quo­tidienne requiert une digne préparation.

Que faire en cas de doute, lorsque nous igno­rons si telle personne que nous devons diriger est généralement conduite par l’esprit bon ou par l’es­prit mauvais ?

  1. Il faut surtout examiner son humilité.
  2. Sa mortification.
  3. Son obéissance au directeur.

Celui-ci doit lui-même prier pour recevoir de Dieu la lumière.


[2] Cf. I-II, q. 85, a. 3 :

Blessures :
dans la raison déchue de son orientation vers la vérité, blessure de l’ignorance, au lieu de la prudence ;
dans la volonté par rapport au bien en général, c’est la malice au lieu de la justice ;
dans l’irascible à l’égard du bien ardu, c’est la faiblesse à la place de la force ;
dans le concupiscible par rapport au bien délectable réglé par la raison, c’est la concupiscence au lieu de la tempérance.

[3] I-II, q. 77, a. 4 et 5 ; cf. Bossuet, Traité de la concupiscence.

[4] Cf. Imitation de J-C, l. 4, c. 5 : Excellence du sacrement et de l’état sacerdotal.

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