La Vierge Marie a t-elle eu d’autres enfants que Jésus ? Saint Thomas réfute cette proposition

ARTICLE III. — LA MÈRE DE DIEU EST-ELLE RESTÉE VIERGE APRÈS
L’ENFANTEMENT ?


1. Il semble que la mère du Christ ne soit pas restée vierge après l’enfantement. Car l’Evangile dit (Matth. I, 18) que Marie fut reconnue enceinte avant qu’elle fit avec Joseph ayant conçu de l’Esprit-Saint. Or, l’évangéliste ne dirait pas avant qu’ils fussent ensemble, s’ils n’avaient pas dû y être, parce que personne ne dit de quelqu’un qui ne doit pas dîner, avant qu’il dîne. Il semble donc que la bienheureuse Vierge ait eu des rapports charnels avec saint Joseph , et que par conséquent elle ne soit pas restée vierge après son enfantement.

2. L’ange dit à saint Joseph (ibid. 20) : Ne craignez pas de recevoir Marie votre épouse. Or, le mariage est consommé par l’union charnelle. Il semble donc qu’il y ait eu une union charnelle entre Marie et Joseph , et par conséquent qu’elle ne soit pas restée vierge après son enfantement.

3. Enfin il est dit plus loin (ibid. 24, 25) que Joseph retint sa femme et qu’il ne la connaissait pas jusqu’à ce qu’elle eût enfanté son Fils premier-né. Or, l’adverbe jusqu’à ce que a coutume de désigner un temps déterminé, après lequel ce qui ne s’était pas fait jusqu’à cette époque arrive. Or, le mot connaître indique là l’union conjugale , comme dans cet endroit de la Genèse (iv, i) où il est dit qu’Adam connut son épouse. Il semble donc qu’après son enfantement, la bienheureuse Vierge ait eu avec saint Joseph une union charnelle, et que par conséquent elle ne soit pas restée vierge.

4. On ne peut appeler le premier-né que celui qui a des frères qui sont venus après lui. Ainsi l’Apôtre dit (Rom. viii, 29) : Ceux qu’il a connus dans sa prescience, il les a aussi prédestinés pour être conformes à l’image de son Fils, afin qu’il fût l’aîné entre plusieurs frères. Or, l’Evangile appelle le Christ le premier-né de sa mère. Elle a donc eu d’autres enfants après le Christ, et par conséquent il semble qu’elle ne soit pas restée vierge après
l’enfantement.

5. Saint Jean dit (II, 42) que le Christ alla à Capharnaûm avec sa mère et ses frères. Or, on appelle frères ceux qui sont nés de la même mère. Il semble donc que la bienheureuse Vierge ait eu d’autres enfants après le Christ.

6. On lit dans saint Matthieu (xxvii, 55) : Il y avait là, c’est-à-dire près de la croix du Christ, plusieurs femmes qui regardaient de loin et qui avaient suivi Jésus depuis la Galilée, ayant soin de l’assister; entre lesquelles étaient Marie-Magdeleine et Marie, mère de Jacques et de Joseph, et la mère des fils de Zébédée. Or, il semble que cette Marie, qui est appelée en cet endroit la mère de Jacques et de Joseph, était aussi la mère du Christ;
puisqu’il est dit (Joan. xix, 25) que près de la croix de Jésus se tenait Marie, sa mère. Il semble donc que la mère du Christ ne soit pas restée vierge après son enfantement.

Mais c’est le contraire. Le prophète dit (Ezech. XLIV, 2) : Cette porte demeurera fermée; on ne l’ouvrira point; aucun homme ne passera par elle, parce que c’est par elle que le Seigneur Dieu d’Israël est entré. Saint Augustin expliquant ce passage s’écrie (alius auctor in quodam sermone) : Qu’est-ce que désigne cette porte fermée dans la maison du Seigneur, sinon que Marie sera toujours intacte? Pourquoi est-il dit qu’aucun homme ne passera par elle, sinon parce que Joseph ne doit pas la connaître? Et pourquoi ajouter : le Seigneur seul entre et sort par elle, sinon parce qu’elle devait concevoir de l’Esprit-Saint et qu’elle devait donner naissance au Seigneur des anges? Enfin pourquoi le prophète annonce-t-il qu’elle sera fermée éternellement, sinon parce que Marie est vierge avant l’enfantement, qu’elle l’est pendant et qu’elle l’est après.

CONCLUSION. — Pour ne pas déroger à la perfection du Christ ou à la sainteté de sa mère, ou pour ne pas faire injure à l’Esprit-Saint et ne pas imputer à saint Joseph la plus grande présomption, comme il faut reconnaître que la mère de Dieu a conçu et enfanté étant vierge, de même on doit aussi proclamer qu’elle est toujours restée vierge après son enfantement.

Il faut répondre que l’on doit avoir certainement en horreur l’hérésie d’Helvidius qui a eu la présomption de dire que la mère du Christ avait eu, après l’enfantement du Sauveur, des relations charnelles avec saint Joseph, et qu’elle avait eu d’autres enfants.

Car 1° cette erreur déroge à la perfection du Christ qui, comme il est le Fils unique du Père, selon sa nature divine, en tant qu’il est en tout son Fils parfait; de même il a été convenable qu’il fût le Fils unique de sa mère, selon qu’il a été son fruit le plus parfait.
2° Cette erreur fait injure à l’Esprit-Saint qui a eu pour sanctuaire le sein de la Vierge, dans lequel il a formé le corps du Christ. Par conséquent il ne convenait pas que ce sanctuaire fût ensuite violé par une union charnelle.
3° Elle déroge à la dignité et à la sainteté de la mère de Dieu, qui paraîtrait très-ingrate, si elle ne s’était pas contentée d’un pareil fils et si elle avait voulu perdre de son plein gré, par une relation charnelle, la virginité qui lui avait été conservée par miracle.
4° Ce serait imputer à saint Joseph la plus grande présomption que de croire qu’il ait attenté à la pureté de celle que, d’après la révélation de l’ange, il savait avoir conçu un Dieu de l’Esprit-Saint. C’est pourquoi on doit affirmer absolument que la mère de Dieu a conçu comme vierge, qu’elle a enfanté comme vierge, et qu’elle est ainsi restée vierge à jamais après son enfantement.

Il faut répondre au premier argument, que, comme le dit saint Jérôme (Lib. cont. Helvidium, cap. i), il faut comprendre que cette proposition auparavant, quoiqu’elle indique souvent une suite, exprime néanmoins quelquefois uniquement ce que l’on pensait tout d’abord. Mais il n’est pas nécessaire que les choses que l’on pense arrivent, puisqu’il survient quelquefois des causes qui empêchent ce que l’on a pensé d’avoir lieu. Ainsi quand quelqu’un dit : avant de diner dans le port, j’ai navigué; on n’entend pas qu’il a diné après la navigation faite, mais cela indique qu’il pensait diner dans le port. De même l’évangéliste dit : Avant qu’ils fussent ensemble, elle fut trouvée enceinte, ayant conçu de l’Esprit-Saint, non parce qu’il se sont unis ensuite, mais parce que, quand ils paraissaient sur le point de s’unir, la conception par l’Esprit-Saint les a prévenus, et il est arrivé de là qu’ils n’ont plus eu de rapports charnels.

Il faut répondre au second, que, comme le dit saint Augustin (De nupt. et concept, lib. i, cap. 11), saint Joseph appelait la mère de Dieu sa femme en vertu de la seule foi du mariage qu’ils s’étaient donnée, quoiqu’il ne l’ait pas connue et qu’il n’ait pas dû la connaître. Or, comme l’observe saint Ambroise (Sup. Luc. cap. 1, super illud : Et nomen Virginis Maria) : La célébration des noces ne prouve pas la perte de la virginité, mais elle atteste le mariage (1).

Il faut répondre au troisième, que quelques-uns ont dit que le mot connaître devrait s’entendre de la connaissance intellectuelle. Car saint Chrysostome dit : (alius auctor, hom. i inopusc. iimperf.) que Joseph ne sut pas avant son enfantement quelle était la dignité de Marie; mais il le sut après, parce que par son fils elle était devenue plus grande et plus noble que le monde entier, puisque seule elle a reçu dans son sein celui que le monde entier ne pouvait contenir. D’autres rapportent cette expression à la connaissance de la vue. Car, comme la face de Moïse qui s’entretenait avec Dieu a été glorifiée de manière que les enfants d’Israël ne pouvaient porter sur lui les yeux; ainsi Marie couverte de la splendeur de la vertu du Très-Haut ne pouvait être vue par saint Joseph jusqu’à son enfantement. Ce n’est qu’après qu’il l’a reconnue à la vue de son visage, mais non en s’approchant d’elle passionnément. Saint Jérôme accorde (Lib. advers. Helvid. cap. 3) que le mot connaître s’entend de l’union charnelle. Toutefois il observe que le mot jusqu’à ce que a dans l’Ecriture un double sens. En effet quelquefois il désigne un temps certain. Ainsi saint Paul dit (Eph. ni, 19) : La loi a été établie à cause des prévarications jusqu’à l’avènement de celui que la promesse regardait. D’autres fois il désigne un temps indéfini. Ainsi le Psalmiste dit (Ps. cxxn , 2) : Nos yeux sont tournés vers le Seigneur, notre Dieu, jusqu’à ce qu’il ait pitié de nous; ce qui ne signifie pas qu’après avoir obtenu miséricorde nos yeux se détourneront de lui. D’après cette manière de parler l’évangéliste exprime les choses qui auraient pu être douteuses, si elles n’avaient pas été écrites; tandis qu’il abandonne le reste à notre intelligence. Ainsi il dit que la mère de Dieu n’a pas été connue par un homme jusqu’à son enfantement, pour que nous comprenions beaucoup mieux qu’elle ne l’a pas été après.

Il faut répondre au quatrième, que les saintes Ecritures ont la coutume de donner le nom de premier-né non-seulement à celui qui a des frères, mais à celui qui est né le premier; autrement s’il n’y avait eu de premier-né que celui qui a des frères, les premiers-nés n’auraient été dus légalement qu’autant que d’autres seraient nés après eux; ce qui est évidemment faux puisqu’après un mois la loi ordonnait de les racheter [Num, xviii, 16).

Il faut répondre au cinquième, que, comme le dit saint Jérôme (Sup. Matth. cap. 12, super illud : Ecce mater ejus) il y en a qui croient que les frères du Seigneur sont des enfants que saint Joseph avait eus d’une autre femme (2). Mais pour nous, dit-il, nous croyons que les frères du Seigneur furent non les fils de Joseph , mais les cousins du Sauveur et les enfants de Marie sa tante. Car dans les Ecritures on est appelé frères de quatre manières : par nature, par nation, par parenté et par affection. Ainsi ils ont été appelés les frères du Seigneur, non par nature, comme s’ils étaient nés de la même mère, mais par parenté, comme étant du même sang. Quant à saint Joseph, comme le dit saint Jérôme (Cont. Helvid. cap. 9), on doit plutôt croire qu’il est resté vierge, parce qu’on ne voit pas qu’il ait eu une autre épouse et qu’un saint ne tombe pas dans la fornication.

Il faut répondre au sixième, que Marie qu’on appelle la mère de Jacques et de Joseph n’est pas la mère du Seigneur que l’on ne nomme ordinairement dans l’Evangile qu’avec le surnom de sa dignité, en l’appelant la mère de Jésus. Cette Marie est l’épouse d’Alphée (2) , la mère de saint Jacques le mineur, qui est appelé le frère du Seigneur.

(1) Pour qu’il y ait mariage, il suffit qu’il y ait eu consentement de la part des époux ; la consommation charnelle n’est pas l’essence de cette union
(2) Alphée ou Cléophas était le frère de saint Joseph l’époux de la sainte Vierge.

Source : Somme Théologique, p.III Qu. XVIII, Art. III

Publicités