Saint Augustin, la lettre sans l’Esprit tue

 Cette doctrine qui nous trace la voie pour vivre dans la tempérance et la justice, n’est qu’une lettre qui tue, à moins qu’elle ne soit vivifiée par l’Esprit. L’Apôtre a dit : « La lettre tue, mais l’Esprit vivifie (1) ». Or, ces paroles ne doivent pas être seulement interprétées en ce sens qu’il existe dans les saintes Ecritures des passages figuratifs qu’il serait absurde de prendre à la lettre ; mais elles signifient également que nous devons pénétrer plus loin que l’écorce; et nourrir l’homme intérieur par l’intelligence spirituelle; car, « juger selon la chair, c’est la mort, tandis que juger, selon l’esprit, c’est la vie et la paix (2) ».

Supposez, par exemple, que quelqu’un veuille interpréter charnellement un grand nombre de passages du Cantique des cantiques, il en recueillera non pas le fruit de la charité, non pas la lumière, mais les affections de la cupidité voluptueuse. Ce n’est donc pas seulement dans le sens purement littéral que l’on doit interpréter ces paroles de l’Apôtre : « La lettre tue, mais l’esprit vivifie » ; leur sens véritable nous est clairement indiqué dans cet autre passage : « J‘aurais ignoré la concupiscence, si la loi n’avait pas dit : Vous ne convoiterez pas ». Un peu plus loin, le même apôtre ajoute : « L’occasion se présentant, le péché m’a trompé par le précepte et par lui m’a tué (3) ». Tel est le sens de ces mots : « La lettre tue». D’un autre côté, ce n’est pas dans un sens exclusivement figuratif que l’on doit interpréter ces paroles : « Vous ne convoiterez pas.» ; il y a là un précepte aussi formel que salutaire, et dont le parfait accomplissement produirait l’exemption de tout péché. En effet, l’Apôtre se sert ici d’une expression générale, qui renferme en quelque sorte dans son extension la défense de tout péché : « Vous ne convoiterez pas ». Est-il un seul péché qui ne se commette pas par la convoitise ? Par conséquent toute loi qui défend la convoitise est une loi bonne et louable. Mais si l’Esprit-Saint ne vient pas à notre secours, si, à la place de la concupiscence mauvaise, il ne nous inspire pas la bonne concupiscence, c’est-à-dire s’il n’est pas là pour répandre la charité dans nos cœurs ; la loi, quoique bonne en elle-même, ne fait plus qu’aiguillonner, en le défendant, le désir du mal ; tel le torrent que l’on repousse par une digue, se précipite avec plus de violence contre cette digue, et quand il est parvenu à la détruire, son impétuosité ne connaît plus de bornes ni ses ravages de limites. Je ne saurais dire pourquoi , mais enfin, ce que l’on convoite n’en devient que plus attrayant quand il est défendu. C’est ainsi que le péché nous trompe, par le précepte, c’est ainsi qu’il nous tue lorsque survient la prévarication, qui n’existerait pas si la loi n’existait pas (4).

(1) II Cor. III, 6.
(2) Rom. VIII, 6
(3). Id. VII, 7, 11
(4) Rom. IV, 15

Source : Œuvres complètes de Saint Augustin, sous la direction de M. Raulx, tome XVIIème, p. 147 à 184, Bar-le-Duc 1871

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