La théorie protestante du « salut familial »

Homer libre examenSur la couverture des Bibles, distribuées par millions à l’Exposition universelle de Paris, on lit cette épigraphe, écrite en gros caractères: « Si tu crois en Jésus-Christ, tu seras sauvé, toi et toute ta famille. » Il y a progrès, nous n’osons dire perfectionnement. D’après les Protestants de vieille roche, la foi sauve personnellement le croyant sans qu’il ait le mérite des œuvres ; les Protestants de l’Exposition ajoutent qu’elle sauve encore les membres de sa famille, quand même, sans doute, ils n’auraient pas plus la foi que les œuvres. En dépit de ses charmes nouveaux, l’appât, croyons-nous, n’attirera jamais que la lâcheté et la corruption, la corruption qui déteste la vertu, la lâcheté qui redoute le devoir.

À la raison, à la conscience, à l’honneur, à la fidélité chrétienne, il n’inspirera jamais que le dégoût. — Comment flétrir assez l’inqualifiable imprudence qui ose proférer de pareilles maximes, et de quel fouet sanglant s’armer pour en châtier les auteurs ? Vous êtes père de famille, je suppose, vous avez femme et enfants et vous êtes Protestant. En qualité de Protestant, vous avez foi en Jésus-Christ, ce qui est, d’ailleurs, assez rare aujourd’hui parmi les Protestants. Si votre femme gaspille l’honneur du mariage ou le bien du ménage, vous la sauverez par votre foi ; vous pourrez divorcer sur la terre, mais vous retrouverez votre épouse au ciel. Si votre fils néglige le travail, court les tripots et les mauvais lieux, si votre fille se déshonore, vous les sauverez par votre foi ; vous pourrez les maudire à loisir ici-bas, mais vous les béatifierez dans l’autre vie. Il y a plus : Si vos enfants et votre femme sont Juifs ou Mahométans, infidèles ou incrédules, sectateurs de Fo ou de Boudha, vous les sauverez encore par votre foi : vous introduirez, dans le ciel de Calvin ou de Luther, des gens qui tiennent le Protestantisme pour une abomination. — Il faut avouer que ce sera un singulier ciel, que celui où seront réunis et glorifiés les honnêtes gens et les scélérats, les Protestants, les Boudhistes, les Mormons, les adorateurs du Veau, toutes les impuretés et toutes les hontes de l’histoire. Ce serait encore pire que sur la terre. Ici, du moins, les honnêtes gens sont entourés de considération, et les méchants subissent les justes flétrissures de la conscience publique.

Là, ce serait tout le contraire ; les bons et les méchants partageraient les mêmes honneurs et les mêmes joies ; le vice et la vertu porteraient une égale couronne, un impérissable diadème. — Quant au Paradis du bon Dieu, du Dieu très juste et trois fois saint, il en va tout autrement : il ne saurait accorder ses récompenses aux pécheurs ni accueillir les impurs dans l’intimité de sa gloire. Ici, cependant, se présente une objection. Si la règle protestante des mœurs tombe sous la vindicte d’une discussion si évidemment péremptoire, il va s’en suivre, dira-t-on, que ses fidèles observateurs sont d’affreux gredins. Telle n’est pas notre pensée. L’homme est toujours meilleur ou pire que ses croyances. Quand ses croyances sont vraies, il n’en suit pas toujours jusqu’au bout les conséquences ; et quand ses croyances sont fausses, l’instinct de conservation, la droiture naturelle de la conscience, les principes de l’école et les exigences de la société, l’arrêtent en chemin.

Le catholicisme, par exemple, est la vérité absolue ; mais le catholique, quelque saint, quelque parfait qu’on le suppose, conserve toujours les imperfections de la faiblesse humaine et les traces du péché originel ; et quand le catholique est pécheur, cela ne tire pas à conséquence contre la vérité de sa foi. Au contraire, le Protestantisme est une hérésie, c’est-à-dire une erreur et une erreur grave en matière de religion ; mais le Protestant est un homme qui a son bon sens, son bon cœur, son honneur, qui est souvent protestant parce qu’il est né tel, se souciant fort peu de ce que prêchent ses ministres et ne sachant même pas souvent à quelle secte il appartient. Il y a en d’autres qui sont ardents, animés de l’esprit de secte et de propagande ; ils font un métier et servent des intérêts de parti.

Quant au Protestant qui suivrait sa règle morale sur l’inutilité des œuvres, qui la suivrait jusqu’aux dernières limites, sans s’occuper aucunement ni de sa conscience ni du procureur, nous n’hésitons pas à dire que ce serait un monstre. La règle protestante en matière morale est mauvaise par essence, elle est le code de la révolte contre tous les principes du bien, la théorie de l’immoralité et le catéchisme de l’infamie.

Source : Histoire générale de l’Eglise, Abbé Darras, Tome 33, p.455-457

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