La morale et les mœurs chez les protestants

Obélix et les protestantsLa règle des mœurs est le principe moral qui doit nous conduire à la vertu, nous diriger dans l’acquisition du mérite surnaturel et nous disposer au bonheur de l’éternité. Dans l’Église, la règle des mœurs a pour principe, les notions des actes humains de la conscience et de la loi ; pour objet, les commandements de Dieu et de l’Église ; pour instrument, la grâce ; et pour adjuvants, la prière, les Sacrements et le Saint Sacrifice. — Dans le Protestantisme, la règle des mœurs, c’est le salut par la foi sans les œuvres.

D’après la théorie protestante, l’homme a été radicalement corrompu par le péché ; il est racheté par Jésus-Christ, mais sans s’approprier ses mérites ni se sanctifier autrement que par l’imputation extérieure des mérites du Rédempteur ; et par là qu’il a foi en Jésus-Christ, fût-il d’ailleurs un franc scélérat, le protestant est sauvé, couvert qu’il est, comme d’un vêtement, des mérites de l’Homme-Dieu. Doctrine abominable qu’un docteur protestant exprimait par ces révoltantes paroles : « Soyez pécheurs, péchez fortement, mais croyez plus fortement, et vous aurez droit au Paradis. » D’après les éléments du bon sens, il doit exister, entre la règle de foi et la règle des mœurs, une parfaite correspondance. Or, dans le Protestantisme, la foi n’ayant pas d’autre règle que la raison individuelle, il en est de même pour les mœurs. Le Protestant est donc en même temps réglé et réglant : il règle sa foi comme il l’entend et sa foi règle ses mœurs de même. Cela revient à dire qu’il est à lui-même sa règle, en d’autres termes, qu’il est sans règle. — D’après cet étrange système, la justice est le produit de la conscience ; on est juge en dernier ressort du bien et du mal, et constitué en autorité vis-à-vis de soi-même et des autres. Si l’on ne prononce soi-même que telle chose est juste, c’est en vain que le prince et le prêtre en affirmeront la justice ; et réciproquement, si l’on ne prononce, dans son for intérieur, que telle chose est injuste, c’est en vain que le prêtre et le prince prétendront la défendre. Chacun de nous serait, pour soi-même, son Pape et son Empereur ; il ne faudrait plus ni société ni famille. Or, cette règle de dérèglement, si l’on peut ainsi parler, est contraire aux Saintes Écritures que le Protestantisme pose comme la règle souveraine du vrai. Les Saintes Écritures élèvent, sans doute, très-haut, le mérite de la foi, mais elles veulent une foi vivante, non pas une foi morte ; une foi qui parle à l’esprit et au cœur, mais qui rayonne aussi en bonnes œuvres. Si nous sommes ouvriers d’iniquité, nous n’aurons point de part au royaume des cieux : il faut assurer notre vocation par nos bonnes œuvres ; racheter nos péchés par l’aumône, la mortification et la prière ; mériter la vie éternelle par l’observation des commandements ; et faire la volonté du Père céleste pour être admis à la participation de sa gloire. Cette règle est contraire à la nature de l’homme. Il y a, dans l’homme, trois puissances morales, l’intelligence, la volonté, l’activité. Ces trois puissances se tiennent dans leur exercice : l’esprit, avec sa lumière, échauffe le cœur ; le cœur électrisé donne à la main son énergie. L’ énergie de la main et la moralité de ses actes proviennent, sans doute, d’abord des pensées qu’ils expriment et des sentiments qui les appuient ; mais ils ont aussi leur mérite propre, leur moralité effective. La langue de tous les peuples le reconnaît quand, pour glorifier un homme, elle le dit Fils de ses œuvres : attestant par là que l’honneur des bonnes actions, reflet du cœur et de la pensée, est la consécration suprême de la vertu. Le Protestantisme reconnaît bien le mérite possible de la volonté et de l’intelligence, puisqu’il donne une règle de foi et une règle des mœurs. Mais où il s’abuse étrangement, honteusement, cruellement, c’est quand il n’attache aux œuvres aucun prix. Quoi, les œuvres de l’homme ne sont qu’une vaine apparence et un néant réel. Quoi ! le père qui s’exténue au travail pour ses enfants, la mère qui veille au chevet de son fils malade, le soldat qui meurt pour sa patrie, le prêtre qui affronte la mort pour sauver les âmes, n’ont là qu’un dévouement stérile. Oh ! quelles impudentes doctrines et comme elles tombent sous la réprobation de l’honnêteté !

Cette règle est contraire au bon sens. Et, dans le fait, sans entrer dans aucune explication, n’est-il pas horrible d’oser dire : « Fussiez-vous blasphémateur, parjure, impie, fils dénaturé, homicide, voleur, libertin, coupable de toute iniquité, vous ne serez pas moins sauvé si vous avez foi aux mérites de Jésus-Christ ! ! ! »

Cette règle est contraire à l’histoire. S’il est vrai que la conscience humaine, indépendamment de ses œuvres possède, en soi et pour toute la durée de son existence, la justice, on ne saurait concevoir un seul instant pendant lequel les hommes en auraient été privés. Le développement graduel de l’espèce humaine est donc incompatible avec la théorie d’une vertu qui ne dépend que de notre créance, et si nous possédons en nous la justice, le progrès est impossible. Il faut ou nier la barbarie antique, la lutte fratricide des nations, l’anthropophagie, la dégradation présente des Africains, des Asiatiques, des Peaux-Rouges et des habitants de l’Océanie, ou reconnaître qu’il est faux que la justice, la moralité, l’amour du prochain soit, indépendamment des œuvres, un principe essentiel, indéfectible, immanent, éternel de l’âme humaine.

Cette règle est enfin contraire à la société. Si l’homme est infaillible dans sa pensée, immaculé dans sa conscience ; si nos œuvres ne revêtent aucun caractère moral et n’affectent aucune importance, il faut renverser toutes les barrières. Du moment que la foi sauve tout, même sans bonne foi, à quoi bon, je vous prie, les gardes champêtres, les gendarmes, les magistrats, tout l’attirail de la police et de la justice ? Il faut, direz-vous, que la société se défende contre les attentats. A merveille. Mais si l’homme qui attente à l’ordre public est dans l’ordre du salut, si le droit de sa créance lui confère le bénéfice de l’innocence, qui donc a le droit d’arrêter le droit divin de ses convictions? Le contemporain de Tertullien qui égorgeait ses enfants sur les autels des idoles et l’Européen qui les élève avec une si tendre délicatesse et un si affectueux dévouement ; le Massagète qui tuait ses parents vieillis pour les manger, et le Français qui bâtit des hôpitaux et des maisons de refuge, s’ils ont foi aux mérites de Jésus-Christ, sont, d’après la règle protestante, aussi bien sauvés l’un que l’autre. Que si la justice humaine croit devoir, pour le bien général, réprimer certaines manifestations criminelles de la conscience ; elle contredit la justice divine : le scélérat qu’elle met au bagne est un saint, s’il est bon protestant ; et l’assassin, qu’elle envoie à l’échafaud, va tomber avec l’auréole des martyrs.

Source : Histoire générale de l’Eglise, Abbé Darras, Tome 33, p.452-455.

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