Le Salut par la Bible seule (Sola Scriptura) selon les protestants

sola scripturaDans la société civile, il y a un code, des administrateurs, des magistrats, un prince. Gomment ce qui est contre la nature de toutes les institutions, serait-il, dans l’ordre religieux, selon la nature? Ce système, partout respecté, d’une loi qui ordonne et d’une autorité qui l’applique, convient également à l’intelligence humaine. Si vous en faites une puissance indépendante et absolue, il n’y a plus de religion, mais seulement des opinions que chacun se fait suivant ses caprices. Dans cette supposition, comment, au milieu de systèmes opposés et d’opinions contradictoires, arriver, par son propre jugement, à la foi, c’est-à-dire à la conviction inébranlable excluant tout doute ?

Croire que cela se puisse faire, dans des matières aussi difficiles que celles de la religion, c’est tomber dans la folie de l’orgueil. Ainsi, la liberté de penser qui est, en tous cas, un non-sens, est-elle, en fait de religion, un contre-sens. Nous ne sommes pas plus libres de penser sans règle que d’agir sans règle. Sous peine de désordre et de damnation, nous devons d’abord penser la vérité et la vérité seule, comme nous devons faire le bien et seulement le bien. Ce principe universel s’applique surtout à la religion. Les mystères de la religion chrétienne, les dogmes de la foi catholique, la Trinité, l’Incarnation, la Rédemption, la Grâce, l’Église, enfin tous les dogmes sont imposés à notre intelligence, parce que ce sont des vérités et que nous ne sommes pas libres de discuter la vérité révélée, à plus forte raison de ne pas l’admettre.

Les Protestants, battus sur ce point, se rabattent sur un autre : ils nous disent qu’ils n’admettent pas la liberté de penser comme un principe absolu, mais qu’ils appliquent seulement le libre examen à la lecture de la Bible. La Bible lue sans notes ni commentaires (ceci est sacramentel), interprétée par la raison de chacun, à l’exclusion de la tradition et de l’Église, est, pour eux, la règle de la foi. — Cette nouvelle théorie est absurde dans son principe. Pour la présenter, il faut d’abord supposer que c’est à l’homme à régler lui-même et lui seul ses rapports avec Dieu. Que si Dieu, qui a certainement, autant et plus que l’homme, le droit de déterminer ces rapports, les a effectivement réglés par un acte de sa volonté positive et réalisés dans un ensemble d’institutions, dans l’Église, par exemple, il faudra donc que la volonté . de Dieu s’efface devant la volonté de l’homme. — Cette nouvelle théorie est absurde dans sa conception. Pour y adhérer, il faut d’abord savoir d’ailleurs :
1° Qu’il existe des Écritures sacrées où réside le dépôt des révélations ;
2° que ces Écritures sont authentiques, c’est-à-dire du temps, du pays et des auteurs auxquels on les attribue ;
3° que ces Écritures sont intègres, c’est-à-dire entières, sans retranchements, additions, interpolations, ni altérations d’aucune sorte ;
4° que les auteurs de ces Écritures, composant sous la dictée de l’Esprit-Saint, n’ont pu ni se tromper ni être trompés ;
5° enfin que ces Écritures inspirées sont réellement ce qu’elles ne disent point et ce dont il serait difficile de se douter, je veux dire la règle de la foi. Cette nouvelle théorie est impossible dans l’application.

Vous dites que la Bible est la règle de la foi. Or, pour y recourir, à cette règle, il faut:
1° Posséder la Bible et chacun sait que cela était fort difficile avant l’invention de l’imprimerie ; et si cette possession est absolument nécessaire au salut, il faut dire que le salut a été impossible au grand nombre, pendant des siècles et qu’il n’est devenu possible que par une invention humaine ;
2° savoir lire la Bible, et combien d’hommes, dans la masse de l’humanité, ne sauront jamais lire et seraient, par suite, exclus de la vraie foi ;
3° savoir lire la Bible dans le texte original, c’est-à-dire en hébreu et en grec, langues dans lesquelles ce livre a été écrit, seul texte qui soit, au pied de la lettre, dans la rigueur du raisonnement, la vraie parole de Dieu ; et
4° si vous lisez la Bible dans une traduction, la Bible ayant été traduite de l’hébreu en grec, du grec en latin, du latin en français, vous serez obligés, pour trouver le vrai sens, de passer par quatre ou cinq traducteurs, hommes faillibles comme vous et voués peut-être à l’imposture. Les Protestants, chacun le sait, ne se sont jamais fait faute de dépraver les Écritures. Dans leurs premières versions, publiées au xvi° siècle, les théologiens comptaient déjà sept livres supprimés, vingt mille passages éliminés, les textes relatifs aux sacrements de l’Ordre, de l’Eucharistie, de la Pénitence, de l’Extrême-Onction, du Mariage, au libre arbitre, à la tradition, au Purgatoire, tous ces textes dénaturés, falsifiés, appropriés aux négations protestantes.

Vous, mon cher lecteur, qui n’êtes peut-être pas très-fort en grec ou en hébreu, est-ce que vous voudriez vous laisser piper par des traducteurs et jouer tout bonnement le rôle de gobe-mouche ? La nouvelle théorie répugne à la Bible. Car :
1° La Bible ne peut pas être la règle de notre foi, attendu que, d’une part, il n’y est point fait mention qu’elle ait cette prérogative, et que, d’autre part, il y est dit formellement le contraire. Jésus-Christ n’a point dit à ses apôtres et à Pierre : « Allez et colportez des Bibles, » mais : « Allez et « enseignez toutes les nations; qui vous écoute, m’écoute. »
2° La Bible n’est point un catéchisme, c’est-à-dire un enseignement religieux court, précis, clair et complet, mais un ensemble de livres historiques, moraux et prophétiques, où l’on n’a jamais prétendu offrir un code complet d’enseignement, une formule de croyance.
La Bible renferme une foule de passages difficiles qui, par leur profondeur divine, échappent aux intelligences les plus lumineuses et fournissent matière aux interminables disputes des Protestants. La règle de la foi chrétienne serait donc inaccessible aux pauvres et aux petits, c’est-à-dire à ceux que Jésus-Christ déclare les enfants privilégiés de son amour. — Cette dernière raison est tellement convaincante qu’elle suffit, à elle seule, pour ruiner le Protestantisme.

Or, la Bible contient environ quarante-cinq mille versets et la foi chrétienne environ cinquante articles fondamentaux. Je vous demande qui pourra lire cinquante fois les quarante-cinq mille versets pour se faire, sur chaque point de doctrine, par la comparaison des textes, une conviction réfléchie. Ce travail suppose tant de talents, de connaissances et d’études, qu’il y a, je ne dis pas bien peu de fidèles, mais bien peu de ministres qui en soient capables. La nouvelle théorie répugne également à la raison. Il est facile de dire qu’on expliquera la Bible par la raison seule, mais il n’est point si facile de dire ce que l’on entend par là. Veut-on dire que le Saint-Esprit nous éclaire tellement, dans cette lecture, qu’il ne faut rien de plus que sa lumière ? Mais si le Saint-Esprit nous parle avec une telle évidence, sa lumière nous suffit et nous n’avons pas besoin des Écritures. Mais si le Saint-Esprit nous parle de la sorte, comment distinguerons-nous ses illuminations de nos rêveries et nous soustrairons-nous aux atteintes de l’illuminisme. Veut-on dire que nous sommes éclairés à la fois par la raison et par le Saint-Esprit, que le Saint-Esprit versera ses rayons et que la raison les séparera des rêveries de l’esprit humain. Mais c’est nous mettre dans l’impossibilité de distinguer ce qui vient de l’Esprit-Saint et ce qui vient de la raison ; mais c’est subordonner à la raison la lumière du Saint-Esprit ; mais c’est jeter l’âme dans de cruelles angoisses. Veut-on dire que la raison seule suffira pour nous diriger dans nos lectures.

Mais la raison est une puissance naturelle, finie, changeante, non fondée sur l’Écriture, qui ne peut nous donner, dans l’ordre surnaturel, que des caprices philosophiques. Mais alors, il y aura autant de religions que de raisons et d’individus. Mais, en ouvrant, à la raison, ce libre champ, on consacre toutes les extravagances, on absout toutes les impiétés, on autorise tous les blasphèmes, on justifie toutes les erreurs et tous les crimes. Que d’horreurs n’a-t-on pas recommandées en expliquant ainsi la Bible avec sa raison. C’est au nom de la Bible et de la raison que Luther poussa les paysans à la révolte et poussa les princes au massacre des paysans révoltés. Jean de Leyde découvrit, en lisant la Bible, qu’il devait épouser onze femmes à la fois ; Herman y vit qu’il était le messie envoyé de Dieu ; Nicolas, que tout ce qui a rapport à la foi n’est pas nécessaire et qu’il faut vivre dans le péché pour que la grâce surabonde; Sympson,. qu’il faut marcher tout nu dans les rues, pour prêcher aux riches le détachement ; Richard lll, que l’adultère et l’homicide sont des œuvres qui opèrent pour le bien et que quand l’inceste s’y ajoute, il y a joies au ciel. De nos jours, nous voyons s’établir, d’après ce principe, sur les bords du lac Salé, en Amérique, la république polygame des Mormons, je veux dire l’organisation de la peste, la pratique du crétinisme. Ce sont là, me direz- vous, des abominations qui dépassent toute mesure. D’accord. Mais vous voyez que des gens qui avaient, ou croyaient avoir, comme vous et moi, la raison, y sont tombés, et qui vous dit que nous n’y tomberions pas, si nous n’étions sous la garde de l’Eglise?

Source : Histoire générale de l’Eglise, Abbé Darras, Tome 33, p.447-451.

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