Saint Syméon Stylite, fêté le 5 Janvier

5  JANVIER  SAINT  SYMÉON  STYLITE  SOLITAIRE  (vers  390-459)

https://i0.wp.com/media.vam.ac.uk/media/thira/collection_images/2010EA/2010EA5202.jpg

Entre  les  solitaires  et  les  saints  qui  ont  exercé  la  pénitence  en passant  leur vie  au sommet  d’une  colonne,  dans une  attitude  qui  semble  intolérable  à  soutenir  quelques  heures  et  qu’ils  ont  prolongée  des  années,  saint  Syméon  est  sans  doute  le  plus  célèbre.  C’est  que,  en  outre  de  son  effrayante  mortification,  ou, si l’on veut, grâce à elle, il a exercé sur ses contemporains, même à  l’autre  extrémité  du  monde  romain,  une  action  apostolique extraordinaire.

Saint  Syméon  naquit  vers  l’an  390,  dans  un  petit  bourg  nommé  Sisan,  sur  les  confins  de  la  Syrie  et  de  la  Cilicie.  Ses  parents,  Isichius  et  Mathana,  étaient  de  simples  agriculteurs,  et  lui-même  garda  les  troupeaux  jusqu’à  treize  ans.  Mais  dans
cette  vie  des  champs  Dieu  lui-même  travaillait  son  âme.  Et un jour,  étant  allé avec son père et  sa mère à l’église, il  entendit lire  dans  le  saint  Évangile  le  bonheur  de  ceux  qui  pleurent  et gardent  leur  cœur  pur ;  séduit  par  ces  paroles,  il  interrogea immédiatement  un  vieillard,  lui  demandant  où  l’on  pouvait  acquérir ce bonheur.  « Dans  un monastère,  mon fils, lui  répondit celui-ci. — J’y veux donc aller de ce pas, reprit l’enfant.  —  Soit, dit  encore  le  vieillard ;  mais  sache  que  tu  auras  beaucoup  à souffrir  : la faim,  la  soif,  les  veilles ; tu  devras  t’humilier,  subir les  persécutions,  les  injures,  les  coups,  ne  pas  même  trouver de  la  consolation  auprès  des  Anges.  A  ce  prix  seulement  tu jouiras  du bonheur promis. » Syméon  ne recula  pas devant  cette
prédiction  effrayante;  il  vint  à  Téléda  et  se  présenta  dans  un monastère,  à  la  porte  duquel  il  demeura  trois  jours  sans  manger,  prosterné,  pleurant  et  priant.  L’abbé  vint  le  relever :  «  Qui es-tu,  mon  fils?  Es-tu  un  coupable,  un  esclave  fugitif?—  Non,
mon  père,  je suis libre;  mais  un  pauvre  pécheur  qui  vient  vous demander  de sauver  son  âme. —  Entre, et que Dieu qui  t’envoie te  garde  et  te  défende  de  tout  mal.  »

L’enfant  entra  et  du  premier  coup  se  révéla  plus  pénitent  et plus  mortifié  que  tous  les  vieux  moines.  Aussi,  ne  tarda-t-il pas  à les  effrayer  par ses  austérités  :  il  ne mangeait  qu’une  fois la  semaine ;  un  jour  il  ceignit  ses  reins  d’une  rude  corde  de palmier  qui  pénétra  si  profondément  dans les  chairs  déchirées, que  la  plaie  s’envenima;  le  sang  qui  en  découla  trahit  sa  torture;  on  le  débarrassa  de  sa  cruelle  ceinture,  mais  il  refusa absolument de se laisser panser. Malgré  ses  vertus,  son  humilité, sa  charité  toujours  en  éveil, sa prière constante, ses compagnons ne  purent  supporter  ce  qu’ils  regardaient  comme  une  atteinte à  la  règle  commune ;  ils  le  congédièrent.  Syméon  se  réfugia dans  une  vieille citerne,  habitée  par  d’immondes  animaux;  puis dans une  solitude  voisine  d’Antioche,  à Tellnesin,  où  il entreprit de  rester  quarante  jours  sans  prendre  aucune  nourriture.  En vain  un  abbé  du  voisinage,  Bassus,  lui  représenta  que  c’était attenter  à  ses  jours  :  « Mon  père,  répondit  Syméon,  mettez dans  ma  cellule  dix  pains  et  un  vase  d’eau ;  si  j’ai  besoin, j’en  prendrai.  » Le moine  accéda  à  sa  demande,  sortit  et  mura la  porte  avec  de  la  terre.  Quarante  jours  après  il  revint  :  les pains  étaient  intacts,  et  Syméon,  prosterné  sans  voix,  sans mouvement,  sans respiration. Bassus  lui  mouilla  d’eau  les lèvres et lui donna la sainte. Eucharistie,  et aussitôt,  fortifié  par le mets divin,  Syméon  se  leva  et  commença  de  louer  Dieu.  Dès  lors  il reprit  chaque  année  ce  carême  rigoureux  : trente-neuf  jours  il restait  à  jeun  ;  le  quarantième  il  prenait  quelque  nourriture. D’abord,  il  demeurait  debout,  chantant  des  psaumes,  priant  à haute  voix;  puis  la  faiblesse  l’envahissant,  il  tombait  assis;  et enfin  prosterné,  demi-mort,  il  continuait  cependant  ses  pieuses invocations.  Ce  jeûne  effrayant,  il  le  continua  vingt-huit  ans, alors  même  qu’il  était  sur  sa  colonne;  mais  à  cette  époque,  ne pouvant  se  coucher,  ni  s’asseoir,  il  se  faisait  lier à un poteau.

Au bout  de trois ans, toujours  plus avide d’austérités,  Syméon sortit  de  sa  cellule ;  il  gravit  la  montagne  qui  la  dominait. Sur  le  sommet  il  construisit  une  enceinte  de  pierres  sèches ; et là,  sans  autre  abri  que le  ciel,  s’attachant  au pied  une  chaîne de  vingt  coudées,  il  se  condamna  à  une  captivité  perpétuelle, il  vivait  ainsi  dans  le jeûne  et  la  prière,  lorsque  Mélèce,  évêque d’Antioche,  vint  le  visiter.  Il  admira  cette  vie  perdue  en  Dieu, mais  désapprouva  la  chaîne  :  « Ne  suffit-il  pas,  dit-il,  de  ton âme  pour  tenir  ton  corps  par  les  liens  de  la  raison?  » Aussitôt, obéissant,  Syméon  fit  venir  un  ouvrier  pour  rompre  l’anneau qui  serrait  sa  jambe  et  sous  lequel  on  trouva  vingt  grandes punaises  qui  dévoraient  la  chair.

Et  déjà  la  renommée  du  Saint  se  répandait  dans  le  monde entier.  Non  pas  seulement  celle  de  sa  mortification  extraordinaire,  mais  celle  surtout  de  ses  vertus,  de  son  humilité,  qui l’abaissait  au-dessous  des  plus  vils  pécheurs,  de  sa  douceur accueillante,  de  sa  charité  toujours  en  éveil  pour  les  âmes  et même  pour  les  corps  malades,  charité  à  laquelle  Dieu  venait en aide  par le  don  des  miracles.  La  Providence  le  destinait  à l’évangélisation  des  peuples  voisins  :  Syriens,  Perses,  Arabes, Géorgiens,  Arméniens.  De  véritables  foules  accouraient  pour entendre  sa  parole,  recevoir  ses  conseils,  implorer  le  pardon. Lui  qui  était  venu  sur  la  montagne  pour  y  trouver  solitude  et paix,  ne s’appartenait  plus un  seul  moment.  Il résolut  de s’arracher  à  ce  concours,  d’éviter  au  moins  les  empressements  qui se  disputaient  les  lambeaux  des  peaux  de  bête,  son  misérable vêtement.  Il  se  fit  construire  une  colonne  haute  de  quatre  coudées  dont  le  sommet,  d’un  diamètre  d’une  coudée  et  demie, était  enveloppé  d’une  petite  balustrade.  Mais  bientôt  il  ne  se trouva  pas  assez  à  l’abri  des  saintes  importunités ;  successivement  il  fit  élever  sa  tour  à  trente,  puis  à  quarante  coudées  de haut.  C’est  là,  enfermé  dans  un  étroit  espace  où  il  ne  pouvait ni  se  coucher  ni  s’asseoir,  exposé aux brûlantes ardeurs d’un  ciel de  feu  en  été  et  aux  froides  pluies  de  l’hiver,  que  le  Saint, tantôt  debout  et  les  bras  étendus,  tantôt  incliné  profondément, passa  les  quarante-sept  dernières  années  de  sa  vie.  Sa  jambe, ulcérée  par la  colère  de  Satan,  dit-on,  était  rongée  par les vers; bien loin  de chercher  à s’en  guérir,  il  ramassait,  quand  ils  tombaient  à  terre,  ses  atroces  bourreaux  et  les  remettait  dans  la plaie  en  disant : « Mangez  ce  que  Dieu  vous a  donné. » Un jour, a  raconté  un  de  ses  disciples,  un  de  ces  vers  se  transforma  en perle  entre  les  mains  d’un  roi  des  Arabes.  Car  au  milieu  de  la multitude  d’hommes,  —  les  femmes  n’entraient  pas  dans  la clôture  de  pierres  sèches  qui  environnait  la  colonne, —  hommes de  toute  nation,  de  tout  rang,  de  tout  âge,  les  rois  eux-mêmes s’empressaient  : l’empereur  Marcien y vint  sous  un  déguisement. Évêques,  patriarches,  souverains  le  consultaient.

D’Espagne, d’Italie,  de Gaule,  on  accourait;  sainte  Geneviève  se recommandait à ses prières. A ses pieds  les  miracles  se  multipliaient; de  sa bouche,  avec  les  pieuses  et  chaleureuses  exhortations,  sortaient les prophéties. Et malgré tant  d’honneurs  reçus, tant  de  pouvoir exercé, tant d’œuvres  merveilleuses  accomplies,  Syméon  gardait son humilité toujours prompte à s’abaisser, à obéir. Les  solitaires d’Égypte,  fort  étonnés  de  son  genre  de  vie  et  soupçonnant quelque piège du démon, lui députèrent des envoyés pour le sommer  de  descendre  et  de  reprendre  la vie commune.  Le  Saint,  les yeux baissés, le visage souriant,  accueillit  la  remontrance  et  sur-le-champ s’apprêta à quitter sa colonne.  « Restez,  restez,  homme de  Dieu,  lui  dirent  alors  les envoyés ;  à ce signe  de votre vertu, les Pères du désert reconnaissent  l’esprit  saint  qui  vous  anime. »

On  pouvait  le  reconnaître  encore  aux  fruits  admirables  qu’il produisait  dans  les  âmes : son  visage  aimable, éclairé  d’un  sourire  respirait  l’innocence  et  la  paix,  rassérénait  par  sa  seule vue  les  cœurs  écrasés  de  douleur  ou  ravagés  par  la  haine;  on venait  au  pied  de  la  colonne  en  pleurant;  on  s’en  retournait dans  la joie, après  avoir  trouvé  le  remède  à tous  les maux de la pauvre misère  humaine.  Un coup d’œil  jeté  sur ce  saint homme, plein  de  grâce  et  de  douce  bonté, et  les  chagrins se  dissipaient, les  inimitiés  s’évanouissaient,  la  charité  enflammait  ces hommes, hier opposés  par les  intérêts,  la  naissance,  les  antiques rivalités,  aujourd’hui  inclinés  l’un  vers  l’autre  par  l’amour  du Christ  et  de  son  serviteur  Syméon.

Ainsi  celui-ci  atteignit,  selon  les  calculs  qui  semblent  les plus  exacts,  sa  soixante-neuvième  année.  Alors  il  connut  qu’il allait  trouver  son  Maître  très  aimé  et  servi  dans  l’immolation de  lui-même.  Toujours  plein  de  charité  et  d’humilité,  il  ne voulut  pas  affliger  à  l’avance  ses  fidèles  assemblés  ni  donner sa mort en spectacle  à leur douleur.  « Un vendredi  donc, raconte son  disciple  dévoué,  Antoine,  il  s’inclina  profondément  à  son habitude,  et  dans  cette  position  rendit  l’âme.  Le  peuple,  qui d’habitude  recevait  sa  bénédiction  avant  de se retirer,  l’attendit jusqu’au  dimanche, sans  que  le  saint  corps  quittât  son  attitude.  Alors,  effrayé,  je  montai  sur  la  colonne ;  longuement  je me  tins  devant  lui  et  lui  dis  :
« Relève-toi,  homme  de  Dieu, et  bénis  ce  peuple  qui attend  cette faveur depuis trois  jours… Pourquoi  ne  me  réponds-tu  pas?  T’ai-je  offensé?  Pardonne- moi au nom de ton Ange.  Ou bien  nous as-tu quitté et reposes- tu  dans  la  paix  du  Seigneur?  »
Et  au  bout  d’une  demi-heure je  m’inclinai  vers  lui,  j’approchai  mon  oreille;  aucun  souffle, mais  l’odeur  de  parfums  très  suaves  qui  s’élevaient  de  son corps.  Ainsi  je  compris  qu’il  reposait  en  Dieu,  et  je  pleurai amèrement ; je  baisais  ses  yeux,  sa  chevelure,  sa  barbe,  et  en gémissant  je  disais  :
«  Pourquoi  m’as-tu  abandonné?  à  qui demanderai-je  ton  angélique  doctrine?…  Hélas ! hélas ! quand on  viendra  de  loin  pour  te  voir  et  qu’on  ne  te  trouvera  pas, que  répondrai-je,  malheureux,  et  que  ferai-je? »
Averti,  l’évêque  d’Antioche  accourut  avec  trois  de  ses  collègues  et  le  maître  de  la  milice  Ardaburius.  Ils  étendirent  des tapis  autour  de  la  colonne  et  descendirent  la  sainte  dépouille, qu’ils  déposèrent  devant  un  autel  là  dressé.  Et  des  vols  d’oiseaux,  à  tire  d’aile,  enveloppaient  la  colonne, poussant  des  cris de  douleur,  semblait-il.  Et  les  voix  des  hommes  et  des  animaux  leur  répondaient.  Et  les. montagnes,  les  champs,  les arbres  partageaient  leur  deuil.

Source : Saints et saintes de Dieu, Père Moreau, Tome 1, p.19-24.

Publicités