Saint Augustin – Abandon des juifs plus clairement prédit par Malachie

Saint AugustinLe sacrifice des chrétiens est offert partout, sur la terre et dans le ciel. Enfin, ô Juifs, voulez-vous compromettre votre salut en résistant au Fils de Dieu, et détourner de leur vrai sens ces paroles prophétiques pour les expliquer suivant les inclinations de votre cœur ?

Voulez-vous, dis-je, entendre ces paroles en ce sens que la maison de Jacob et d’Israël désigne un même peuple, tout à la fois appelé et rejeté de Dieu, non un peuple dont certains membres auraient été appelés, tandis que les autres auraient été rejetés, mais un peuple appelé dans tous ses membres, pour marcher dans la lumière du Seigneur, après avoir été rejeté pour n’y avoir pas marché : ou bien, une nation, de telle sorte appelée dans les uns et rejetée dans les autres, que nulle division relative au sacrifice du Christ n’ayant eu lieu dans la table du Seigneur, on voit réunis, dans l’observance uniforme des anciens rites, ceux qui marchent dans la lumière du Seigneur et observent ses préceptes, et ceux qui ont méprisé sa justice et mérité d’en être abandonnés ? Si vous prétendez interpréter ainsi ces prophéties, que direz-vous? Comment comprendrez-vous cet autre prophète qui vous coupe entièrement la parole, quand il vous adresse ces mots si clairs : « Mon affection n’est point en vous, dit le Seigneur tout-puissant; et je ne recevrai point de sacrifice de votre main, car, depuis le lever du soleil jusqu’au couchant, mon nom est devenu grand parmi les nations et l’on me sacrifie en tous lieux; et l’on offre à mon nom une ablation toute pure, parce que mon nom est grand parmi les nations, dit le Seigneur tout-puissant (1)». A ce témoignage d’une évidence palpable, quel autre témoignage aussi éclatant pouvez-vous opposer ? Pourquoi vous élever encore avec une intolérable impudence ? Est-ce que vous n’en périrez pas d’une manière plus malheureuse ? Votre chute n’en sera que plus lourde.

« Mon affection n’est pas en vous », dit, non pas le premier venu, mais « le Seigneur tout-puissant ». Toutes les fois que vous entendez parler, d’une manière quelque peu avantageuse, de Jacob ou d’Israël, de la maison de Jacob ou de celle d’Israël, il semblerait, à vous croire, qu’il a été impossible de parler d’autres que de vous. Pourquoi donc vous enorgueillir ainsi d’appartenir à la race d’Abraham, quand le Seigneur tout-puissant vous dit : « Mon affection n’est point en vous, et je ne recevrai pas de sacrifice de votre main? » Certes, vous ne pouvez le nier, non-seulement il ne reçoit point de sacrifice de votre main, mais vos mains ne lui en offrent pas même un. D’après la loi de Dieu, l’endroit où vous devez offrir des sacrifices a été formellement désigné : cet endroit est unique, hors de là, tout sacrifice vous est interdit : aussi, parce que vos fautes vous ont mérité d’en être exclus, vous n’osez, nulle part ailleurs, offrir le sacrifice qu’il vous était permis d’offrir en ce seul endroit, et ainsi s’accomplit parfaitement la prédiction du Prophète : « Et je ne recevrai point de sacrifice de votre main ». Car, si dans la Jérusalem terrestre il vous restait un temple et un autel, vous pourriez dire que l’oracle de Malachie a été accompli à l’égard de ceux d’entre vous dont Dieu rejette les sacrifices à cause de leurs iniquités, tandis qu’il accepte les offrandes de ceux qui, parmi vous, observent ses commandements. Aucun motif ne vous autorise à tenir ce langage, puis-qu’aucun de vous ne peut offrir de sa main un sacrifice selon la loi donnée sur le mont Sinaï. La prédiction et son accomplissement ne vous permettent pas non plus d’opposer à la sentence du Prophète cette réponse : Nous n’offrons pas de nos mains la chair des animaux, mais nous offrons, de cœur et de bouche, le tribut de nos louanges, selon cette parole du Psalmiste : « Immolez à Dieu un sacrifice de louange (2) ». Ici encore, vous êtes démentis par Celui qui a dit : « Mon affection n’est pas en vous ».

Ensuite, de ce que vous n’offrez à Dieu aucun sacrifice, et de ce qu’il n’en reçoit pas de votre main, il ne suit nullement qu’on ne lui en offre aucun. Celui qui n’a besoin d’aucun de nos biens, n’a pas, à la vérité, plus besoin de nos offrandes; elles lui sont inutiles, mais elles nous procurent de grands avantages. Cependant, comme on lui fait de ces offrandes, le Seigneur ajoute ces paroles « Parce que, depuis le lever du soleil jusqu’à son couchant, mon nom est devenu grand parmi les nations, et l’on me sacrifie en tous lieux, et l’on offre à mon nom une oblation toute pure, car mon nom est grand parmi les nations, dit le Seigneur tout-puissant ». A cela que répondrez-vous? Ouvrez donc enfin les yeux et voyez : on offre le sacrifice des chrétiens partout, et non pas en un seul endroit, comme on vous l’avait commandé : on l’offre, non à un Dieu quelconque, mais à Celui qui a fait cette prédiction, au Dieu d’Israël. C’est pourquoi il dit ailleurs, en parlant à son Église : « Celui qui vous a sauvé, c’est le Dieu d’Israël qui sera appelé le Dieu de toute la terre (3) ». Vous lisez avec soin les Écriture, parce que vous croyez y trouver la vie (4). Vous l’y trouveriez, en effet, si vous compreniez qu’il est question du Christ, si elles servaient à vous le faire reconnaître. Mais lisez-les avec plus d’attention encore; elles rendent témoignage de ce sacrifice pur offert au Dieu d’Israël, non par votre seul peuple, des mains duquel il a prédit qu’il n’en accepterait point, mais par toutes les nations qui disent : « Venez, montons à la montagne du Seigneur (5) » : non en un seul endroit, dans la Jérusalem terrestre, comme cela vous était prescrit, mais par toute la terre et jusque dans la Jérusalem véritable : non selon l’ordre d’Aaron, mais selon l’ordre de Melchisédech, car il a été dit au Christ, et, aussi longtemps d’avance, il a été prédit du Christ: « Le Seigneur a juré, et son serment demeurera immuable: Vous êtes le prêtre éternel selon l’ordre de Melchisédech (6) ». Qu’est-ce à dire : « Le Seigneur a juré », sinon qu’il a affirmé sur son indéfectible vérité ? « Et il ne se repentira pas », si ce n’est qu’il ne changera jamais, pour aucun motif, ce sacerdoce ? Car Dieu ne se repent pas comme l’homme. On dit que Dieu se repent quand il change une chose établie par lui, et qui paraissait devoir durer. Aussi, lorsqu’il dit: « Il ne se repentira pas: Vous êtes le prêtre éternel selon l’ordre de Melchisédech », il montre suffisamment qu’il s’est repenti, c’est-à-dire, qu’il a voulu changer le sacerdoce établi par lui selon l’ordre d’Aaron. Nous avons sous les yeux l’accomplissement de la prophétie relative à ces deux sacerdoces : dans aucun temple, en effet, il n’y a plus trace du sacerdoce d’Aaron, et celui du Christ subsiste éternellement dans le ciel.

Le Prophète vous appelle donc à cette lumière du Seigneur lorsqu’il dit : « Et maintenant, vous, maison de Jacob, venez, marchons dans la lumière du Seigneur » : Vous, maison de Jacob », qu’il a appelée et choisie, non pas « vous », qu’il a rejetés. « Car il a rejeté son peuple, la maison d’Israël (7) ». Tous ceux d’entre vous qui voudront venir de cette maison d’Israël , appartiendront à celle que le Seigneur a appelée : ils seront séparés de celle qu’il a rejetée. En effet, la lumière du Seigneur, dans laquelle marchent les nations, est celle dont le même Prophète a parlé en disant : « Voilà que je Vous ai établi pour être la lumière des nations, et le salut que j’envoie jusqu’aux extrémités de la terre (8) ». A qui ces paroles ont-elles été adressées, si ce n’est au Christ ? En qui ont-elles reçu leur accomplissement, si ce n’est dans le Christ ? Cette lumière ne se trouve point en vous, car il est encore écrit de vous : « Dieu leur a donné, jusqu’à ce jour, un esprit d’assoupissement , des yeux qui ne voient point, et des oreilles qui n’entendent pas (9)». Non, dis-je, cette lumière n’est point en vous : aussi, par excès d’aveuglement, vous rejetez la pierre qui est devenue la tête de l’angle. « Approchez-vous donc de lui, afin que vous en soyez éclairés (10) ». Qu’est-ce à dire : « Approchez-vous », sinon, croyez; car, pour vous approcher de lui, où irez-vous, puisqu’il est cette pierre dont parle le prophète Daniel, et qui, en grossissant est devenue une montagne si grande, qu’elle a rempli toute la terre (11)? De là vient que les nations mêmes qui disent : « Venez, montons à la montagne du Seigneur », ne font nulle part aucun effort pour marcher et parvenir au but : elles montent là où elles se trouvent, car en tout lieu on offre un sacrifice selon l’ordre de Melchisédech ; et, selon ce passage d’un autre prophète : « Dieu anéantit tous les dieux des nations, et il est adoré par tout homme en tout pays (12) ». Lors donc qu’on vous dit : « Approchez-vous de lui », on ne vous dit pas : préparez vos vaisseaux ou vos bêtes de somme, chargez-les de vos victimes, venez d’une contrée si lointaine, et arrivez à l’endroit où le Seigneur agréera les sacrifices offerts par votre piété. Mais on vous dit : Approchez-vous de Celui que vos oreilles entendent annoncer; approchez-vous de Celui dont la gloire éclate à vos yeux : vous ne vous fatiguerez point à marcher, car dès que vous croirez, vous serez près de lui.

1. Malach. I,10,11.
2 Ps. XLIX, 14.
3. Isa. LIV, 5.
4. Jean, V, 39.
5. Isa. II, 3. 6
6. Ps. CIX, 4.
7. Isa. II, 5,6.
— 8. Id. XLIX, 6.
— 9. Rom. XI, 8.
— 10. Ps. XXXIII, 6.
— 11. Daniel, II, 35.
— 12. Soph. II, 11.

SOURCE : Oeuvres complètes de saint Augustin traduites pour la première fois en français, sous la direction de M. Raulx, Bar-Le-Duc, L. Guérin & Cie, éditeurs, 1869

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