saint Jérôme – fin de son traité au préfet Dardanus sur les juifs

Saint Jérôme

TRAITÉ SUR LES JUIFS.

A DARDANUS, PRÉFET.

(suite et fin)

Vous avez commis plusieurs crimes, ô Juifs ! et vous êtes devenus esclaves de tous les peuples que vous avez eus pour voisins. Pourquoi ? à cause de votre idolâtrie. Dans cet état d’esclavage où vous vous êtes trouvés tant de fois, Dieu, touché de vos misères, vous a envoyé des juges pour vous gouverner, et des libérateurs pour rompre les fers dont les Moabites, les Philistins, les Ammonites et plusieurs autres nations vous avaient chargés; enfin, toujours rebelles à Dieu, vous avez vu du temps de vos rois tout votre pays livré aux Babyloniens. L’abandon du temple a duré soixante et dix ans; Cyrus, roi des Perses, vous rendit la liberté, comme le rapportent fort au long Esdras et Néhémias. Sous Darius, roi des Perses et des Mèdes, Zorobabel, fils de Salathiel, et le grand-prêtre Jésus, fils de Josedech, rebâtirent le temple. Je ne veux pas raconter ici tous les maux que les Egyptiens, les Mèdes et les Macédoniens vous ont fait souffrir; je ne vous rappellerai point les cruautés qu’Antiochus Epiphanès, le plus impitoyable de tous les tyrans, a exercées contre vous; je ne dirai point par combien d’insultes et d’outrages pompée, Gabynius, Scaurus, Varus, Casius et Sosius ont déshonoré vos villes et particulièrement Jérusalem. Enfin cette grande ville a été prise et son temple détruit sous Titus et Vespasien. Les habitants qui échappèrent au massacre, y restèrent encore cinquante an, c’est-à-dire jusqu’à l’empire d’Adrien. Mais le temple ayant été entièrement détruit, et la ville et le temple demeurent ensevelis sous leurs propres ruines depuis près de quatre cents ans.

Pour quel crime êtes-vous donc tombes dans cet abîme de misères ? Il est certain que vous n’adorez point les idoles; quoique asservis à la domination des Perses et des Romains et accablés sous le joug d’une dure captivité, jamais vous n’avez voulu reconnaître les dieux étrangers. Comment donc se fait-il que Dieu dont les miséricordes sont infinies, et qui ne vous a jamais oubliés, soit insensible à vos malheurs et ne pense point à vous tirer de captivité, ou pour mieux dire, à vous envoyer l’Antéchrist que vous attendez ? Par quel péché encore une fois, par quel crime avez-vous obligé le Seigneur à détourner les yeux de dessus vous ? Voulez-vous le savoir ? Souvenez-vous de ces paroles de vos pères : « Que son sang retombe sur nous et sur nos enfants; venez, tuons-le, et nous serons maîtres de son héritage. Nous n’avons point d’autre roi que César. »Vos désirs seront accomplis; vous serez esclaves de César jusqu’à la fin du monde, « c’est-à-dire jusqu’à ce que la multitude des nations soit entrée » dans l’Église, «et qu’ainsi tout Israël soit sauvé,» et que les premiers soient les derniers.

Voilà ce que j’ai dicté à la hâte et en peu de mots, sur la demande d’un homme aussi distingue que vous, qui, après avoir rempli deux fois avec tant dignité la place de préfet, vous distinguez encore plus aujourd’hui par l’éclat de vos vertus. L’on m’a demandé réponse en même temps, ou plutôt le même jour que j’ai reçu votre lettre; de manière que je me suis vu réduit ou à me taire, ce qui n’était pas convenable, ou à vous répondre quoique d’une manière fort incomplète, et c’est ce dernier parti que la charité m’a conseillé de prendre.


Source : œuvre de Saint Jérôme publiée par M. Benoit Matougues, sous la direction de M. L. Aimé-Martin, 1838

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