Saint Augustin – Isaïe a prédit que Dieu abandonnerait les juifs

Saint AugustinMais veuillez porter, pendant quelques instants, votre attention sur des passages plus précis que je vais vous citer. Lorsque vous entendez parler du bon Israël, vous dites C’est nous; quand il est question du bon Jacob, vous dites encore : Nous voilà. Et si l’on vous en demande la raison, vous répondez c’est que le patriarche, de qui nous descendons, s’appelait indifféremment Jacob et Israël voilà pourquoi on nous désigne avec justice par le nom de notre père. Vous êtes plongés dans un lourd et profond sommeil; aussi ne voulons-nous point vous insinuer des choses spirituelles qui dépassent les limites de votre intelligence. Nous ne prétendons point maintenant vous apprendre le sens spirituel de ces deux mots, à cause de votre surdité et de votre cécité d’âme. Comme vous l’avouez, en effet, et comme on le voit clairement en lisant le livre de la Genèse, le même homme s’appelait tout à la fois Jacob et Israël; aussi vous glorifiez-vous de ce que la maison de Jacob est en même temps la maison d’Israël.

Expliquez -nous donc ceci : le Prophète annonce d’abord qu’une montagne sera placée sur la cime des monts, et que toutes les nations se dirigeront vers elle, parce que la parole et la loi du Seigneur doivent sortir, non du Sinaï pour éclairer un seul peuple, mais de Sion et de Jérusalem pour illuminer tous les peuples: ce qui a eu lieu évidemment en Jésus-Christ, et pour les chrétiens. Un peu plus loin, le même prophète dit encore : « Et maintenant, ô maison de Jacob, venez : marchons à la lumière du Seigneur ». Selon votre habitude, vous allez certainement dire Nous voilà. Mais arrêtez-vous un peu à ce qui suit : de la sorte vous entendrez ce que vous ne voulez pas entendre, après avoir dit ce que vous vouliez dire. Le prophète ajoute immédiatement ces paroles : « Car il a rejeté son peuple, la maison d’Israël (1) ». Ici, dites : Nous voilà : ici, reconnaissez-vous, et pardonnez-nous de vous avoir rappelé ces passages. Si, en effet, vous les entendez volontiers, ils serviront à vous attirer : si, au contraire, ils vous irritent, ils tourneront à votre honte.

Consentez-y, n’y consentez pas, il faut que vous les entendiez. Ce n’est pas moi qui vous parle; c’est un prophète dont vous lisez les écrits : par son organe, le Seigneur vous a certainement parlé; son livre jouit de l’autorité des saintes Écritures, et vous ne pouvez l’en dépouiller. Suivant le commandement du Seigneur, il crie avec véhémence ; pareil à une trompette, il élève la voix ; il vous réprimande en ces termes (2) : « Et maintenant, ô maison de Jacob, venez; marchons à la lumière du Seigneur ». Dans la personne de vos ancêtres, vous avez mis le Christ à mort. Depuis lors, vous avez refusé de croire en lui vous êtes restés en opposition avec lui; mais vous n’êtes point encore condamnés sans remède, parce que vous n’êtes pas encore sortis de ce monde : vous avez maintenant facilité de vous repentir; venez donc maintenant vous deviez le faire autrefois; faites-le aujourd’hui. Le temps propice n’est pas écoulé pour celui qui n’a pas encore entendu sonner sa dernière heure. Mais si en qualité de maison de Jacob, vous avez suivi le prophète, et qu’à votre sens, vous marchiez dans la lumière du Seigneur, montrez-nous la maison d’Israël qu’il a abandonnée. Pour nous, nous vous montrons, d’une part, ceux que le Seigneur a appelés et séparés de cette maison, et de l’autre, ceux qui ont voulu y rester et qu’il a rejetés. Du milieu d’Israël il a appelé non-seulement les Apôtres, mais aussi, après la résurrection du Christ, un peuple immense : nous en avons déjà parlé plus haut; mais il a rejeté ceux dont vous suivez les traces, en refusant de croire; il vous a rejetés vous-mêmes, car, en les imitant, vous persévérez dans le même égarement. Ou bien, si vous êtes vraiment ceux qu’il a appelés, où sont ceux qu’il a rejetés ? Vous ne pouvez pas dire qu’il a rejeté une autre maison quelconque, car le Prophète dit clairement : « Il a rejeté son peuple, la maison d’Israël ». Voilà ce que vous êtes, et vous n’êtes pas ce que vous prétendez être.

Il a rejeté aussi la vigne dont il attendait des raisins et qui ne lui a donné que des épines, et il a défendu à ses nuées de laisser tomber sur elle une seule goutte de pluie. Mais il en a aussi appelé d’autres du même lieu, ce sont ceux auxquels il dit : « Jugez entre moi et ma vigne (3) ». Le Seigneur parle d’eux en ces termes : « Si c’est par Belzébuth que je chasse les démons, par qui vos enfants les chasseront-ils ? C’est pourquoi ils seront eux-mêmes vos juges (4) ». Puis il leur fait cette promesse: « Vous serez aussi assis sur douze trônes , et vous jugerez les douze tribus d’Israël (5)». La maison de Jacob, qui par fidélité à la vocation divine a marché dans la lumière du Seigneur, s’assoira donc pour juger Israël, c’est-à-dire son peuple abandonné par lui. Comment d’ailleurs peut-il se faire que, selon le même prophète, « la pierre rejetée par ceux qui bâtissaient ait été placée à la tête de l’angle (6) », sinon, parce que des peuples circoncis et des peuples incirconcis, semblables à des murs élevés en sens divers, viennent se réunir dans l’angle comme dans un baiser de paix ? Aussi l’Apôtre dit-il : « C’est lui qui est notre paix, et qui, des deux peuples, n’en a fait qu’un (7) ». Ceux d’entre les enfants de Jacob ou d’Israël qui ont écouté la voix qui les appelait, sont donc adhérents à la pierre angulaire, et marchent dans la lumière du Seigneur; mais ceux qui édifient des ruines et rejettent la pierre angulaire, sont ceux dont le Prophète a prédit l’abandon.

1. Isaïe, II, 5, 6.
— 2. Id. LXVIII, 1

3. Isaïe, V, 2-6.
— 4. Matt. XII, 27.
— 5. Id. XIX, 28.
— 6. Isaïe, XXVIII, 16 ; Ps. CXVII, 22.
— 7. Eph. II, 14.

SOURCE : Oeuvres complètes de saint Augustin traduites pour la première fois en français, sous la direction de M. Raulx, Bar-Le-Duc, L. Guérin & Cie, éditeurs, 1869, Tome XIV, p. 23-32.

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