DIEU EXISTE-T-IL ? – Saint Thomas d’Aquin donne 5 preuves.

Saint Thomas d'AquinARTICLE III.— DIEU EXISTE-T-IL ?

1. Il semble que Dieu n’existe pas. Car si de deux contraires l’un était infini, l’autre serait totalement détruit. Or, par le nom de Dieu on entend un bien infini. Par conséquent si Dieu existe, le mal ne doit pas exister. Mais comme il y a du mal dans le monde, il s’ensuit donc que Dieu n’existe pas.

2. Ce qui peut être fait par quelques principes ne doit pas être l’œuvre d’un plus grand nombre. Or, il semble que tout ce que nous voyons dans le monde pourrait être produit par d’autres principes dans l’hypothèse où Dieu n’existerait pas. Ainsi les choses naturelles seraient ramenées à un principe unique qui est la nature, et celles qui résultent de notre liberté seraient ramenées également à un principe unique qui est la raison ou la volonté humaine. Il n’est donc pas nécessaire d’admettre l’existence de Dieu.

Mais c’est le contraire. L’Écriture fait dire à Dieu (Exod. III, 14) : Je suis celui qui suis.

CONCLUSION. — Il est nécessaire que dans la nature il y ait un premier moteur, une première cause efficiente, un être nécessaire qui ne vienne pas d’un autre, un être infiniment bon, excellent, étant par son intelligence le premier gouverneur et la fin dernière de toutes choses, enfin un être qui soit Dieu.

Il faut répondre qu’on peut démontrer l’existence de Dieu de cinq manières.

La première preuve et la plus évidente est celle qu’on tire du mouvement. Car il est certain, et les sens le constatent, que dans ce monde il y a des choses qui sont mues. Or, tout ce qui est mû reçoit d’un autre le mouvement. Car aucun être n’est mû qu’autant qu’il est en puissance par rapport à l’objet vers lequel il est mû. Au contraire, une chose n’en meut une autre qu’autant qu’elle est en acte. Car mouvoir n’est pas autre chose que de faire passer un être de la puissance à l’acte. Or, un être ne peut passer de la puissance à l’acte que par le moyen d’un être qui est en acte lui-même. C’est ainsi que ce qui est chaud en acte comme le feu rend le bois, qui est chaud en puissance, chaud en acte, et par là même il le meut et le consume. Mais il n’est pas possible que le même être soit tout à la fois et sous le même rapport en acte et en puissance; il ne peut l’être que sous des rapports différents. Car ce qui est chaud en acte ne peut pas être en même temps chaud en puissance; mais il est simultanément froid en puissance. Il est donc impossible que le même être meuve et soit mû sous le même rapport et de la même manière ou qu’il se meuve lui-même. Par conséquent, il faut que tout ce qui est mû le soit par un autre. Si donc celui qui donne le mouvement est mû lui-même, il faut qu’il l’ait été par un autre, et ainsi indéfiniment, parce que dans ce cas il n’y aurait pas de premier moteur, et par conséquent il n’y en aurait pas d’autre non plus. Car les seconds moteurs ne meuvent qu’autant qu’ils ont été mus eux-mêmes par un premier moteur. Ainsi, un bâton ne meut qu’autant qu’il est mû lui-même par la main de celui qui s’en sert. Il est donc nécessaire de remonter à un premier moteur qui n’est mû par aucun autre, et c’est ce premier moteur que tout le monde reconnaît pour Dieu.

La seconde preuve se déduit de la nature de la cause efficiente. En effet, dans les choses sensibles nous trouvons un certain enchaînement de causes efficientes. On ne trouve cependant pas et il n’est pas possible qu’une chose soit cause efficiente d’elle-même, parce qu’alors elle serait antérieure à elle-même, ce qui répugne. Il n’est pas possible non plus que pour les causes efficientes on remonte de causes en causes indéfiniment. Car, d’après la manière dont toutes les causes efficientes sont coordonnées, on trouve que la première est cause de celle qui tient le milieu, et celle qui tient le milieu est cause de la dernière, soit que les causes intermédiaires soient nombreuses ou qu’il n’y en ait qu’une. Comme en enlevant la cause on enlève aussi l’effet, il s’ensuit que, si dans les causes efficientes on n’admet pas une cause première, il n’y aura ni cause dernière, ni cause seconde. Or, si par les causes efficientes on remontait de cause en cause indéfiniment, il n’y aurait pas de cause efficiente première, et par conséquent il n’y aurait ni dernier effet, ni causes efficientes intermédiaires, ce qui est évidemment faux. Donc il est nécessaire d’admettre une cause efficiente première, et c’est cette cause que tout le monde appelle Dieu.

La troisième preuve est tirée du possible et du nécessaire, et on l’expose ainsi. Dans la nature nous trouvons des choses qui peuvent être et ne pas être, puisqu’il y en a qui naissent et qui meurent, et qui peuvent, par conséquent, être et ne pas être. Or, il est impossible que de tels êtres existent toujours, parce que ce qui peut ne pas exister n’existe pas en certain temps. Donc, si tous les êtres ont pu ne pas exister, il y a eu un temps où rien n’existait. S’il en était ainsi, rien n’existerait encore maintenant, parce que ce qui n’existe pas ne peut recevoir la vie que de ce qui existe. Si donc aucun être n’eût existé, il eût été impossible que quelque chose commençât à exister, et par conséquent rien n’existerait, ce qui est évidemment faux. Donc tous les êtres ne sont pas des possibles, mais il faut qu’il y ait dans la nature un être nécessaire. Or, tout être nécessaire emprunte à une autre cause sa nécessité d’être, ou il la tient de lui-même. On ne peut dire qu’il l’emprunte à une autre cause, parce que pour les causes nécessaires on ne peut pas plus que pour les causes efficientes aller indéfiniment de cause en cause, comme nous venons de le démontrer. Donc il faut admettre un être qui soit nécessaire par lui-même, qui ne tire pas d’ailleurs la cause de sa nécessité, mais qui donne au contraire aux autres êtres tout ce qu’ils ont de nécessaire, et c’est cet être que tout le monde appelle Dieu.

La quatrième preuve est prise des divers degrés qu’on remarque dans les êtres. En effet, on remarque dans la nature quelque chose de plus ou moins bon, de plus ou moins vrai, de plus ou moins noble, et il en est ainsi de tout le reste. Or, le plus et le moins se disent d’objets différents, suivant qu’ils approchent à des degrés divers de ce qu’il y a de plus élevé. Ainsi, un objet est plus chaud à mesure qu’il s’approche davantage de la chaleur portée au degré le plus extrême. Il y a donc quelque chose qui est le vrai, le bon, le noble, et par conséquent l’être par excellence : car le vrai absolu est l’être absolu, comme le dit Aristote (Met. lib. II, cap. 4). Or, ce qu il y a de plus élevé dans un genre est cause de tout ce que ce genre renferme. Ainsi, puisque le feu, qui est tout ce qu’il y a de plus chaud, est cause de ce qui est chaud, comme le dit le même philosophe (loc. cit,), il y a donc quelque chose qui est cause de ce qu’il y a d’être, de bonté et de perfection dans tous les êtres, et c’est cette cause que nous appelons Dieu.

La cinquième preuve est empruntée au gouvernement du monde. En effet, nous voyons que les êtres dépourvus d’intelligence, comme les êtres matériels, agissent dune manière conforme à leur fin : car on les voit toujours, ou du moins le plus souvent, agir de la même manière pour arriver à ce qu’il y a de mieux. D’où il est manifeste que ce n’est point par hasard, mais d’après une intention qu’ils parviennent ainsi à leur fin. Or, les êtres dépourvus de connaissances ne tendent à une fin qu’autant qu’ils sont dirigés par un être intelligent qui la connaît : comme la flèche est dirigée par le chasseur. Donc il y a un être intelligent qui conduit toutes les choses naturelles à leur fin, et c’est cet être qu’on appelle Dieu.

Il faut répondre au premier argument, que, comme le dit saint Augustin (in Enchrid. c.11), Dieu étant souverainement bon, il ne permettrait jamais qu’il y eût quelque chose de mauvais dans ses œuvres, s’il n’avait assez de puissance et de bonté pour tirer le bien du mal même. Il appartient donc à sa bonté infinie de permettre que le mal existe et d’en tirer du bien.

Il faut répondre au second, que la nature agissant pour une fin déterminée sous la direction d’un agent supérieur, il est nécessaire qu’on rapporte à Dieu comme à leur cause première toutes les choses que la nature opère. De même tout ce que nous faisons d’après nos pensées doit être rapporté à une cause plus élevée que la raison et la volonté humaine. Car la raison et la volonté humaine sont choses changeantes et faillibles, et tout ce qui est faillible et changeant doit être ramené à un premier principe immobile et nécessaire par lui-même, comme nous l’avons vu (in corp. art.).

(Somme Théologique, Saint Thomas d’Aquin, part.1, q.2, art.3)

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