L’impiété : cancer de la société.

Don Sarda y Salvany« En jetant un regard sur cette société, vous constaterez sans peine le caractère de sa maladie. Elle a un nom très expressif et caractéristique, que je prononcerai sans crainte aucune, bien qu’il y ait en ce moment un grand nombre de personnes qui se font un vrai scrupule de le prononcer. Son mal, c’est l’impiété. Oui, lecteurs, vous l’entendez : son mal, c’est l’impiété.


Cette parole est dure, mais elle est l’expression de la vérité. Le monde moderne, la société moderne, les nations modernes souffrent d’un mal très grave, qui se nomme l’impiété. C’est une dénomination fort en usage, mais cependant peu comprise, et sur laquelle je veux appeler, en passant seulement, votre intention.
Il y a deux sortes de fièvre : la fièvre chaude et convulsive, qui fait bondir sur sa couche le pauvre malade, si des bras vigoureux et robustes ne sont pas là pour le maintenir au moment de l’accès ; qui le fait divaguer comme un insensé et éclater en cris et en rugissements comme un énergumène ; et la fièvre lente, calme, à peine perceptible, qui dévore peu à peu le phthisique* , sans qu’il le sente lui-même, et donne même quelquefois
à son visage un teint rose, et les apparences d’une robuste santé. Cette fièvre a les apparences de la vie, et elle n’est qu’une agonie; comme la première ressemble à la folie, alors qu’elle n’est qu’une convulsion nerveuse.
Ne perdez pas de vue ces comparaisons ; et revenons à notre société malade. Comme il y a deux sortes de fièvre, il y a pareillement deux catégories d’impiété.

Il y a l’impiété qui vocifère, jette le trouble et la perturbation, et qui, parfois, passe par nos rues et nos places à la façon d’un torrent impétueux.
Elle blasphème, elle insulte le ciel ; elle bafoue la religion, attaque ses ministres; elle démolit et incendie les églises; elle écrit sur son drapeau : Guerre à Dieu ! et sur les proclamations : Liquidation sociale ! Anarchie ! Elle ne cesse pas d’écumer de rage ou de rougir de haine. Elle a un regard sauvage, qui est comme un reflet des sinistres lueurs de l’enfer; ses mains sont prêtes à user du poignard, du pétrole ou de la dynamite ; ses écrits sentent non pas l’encre ordinaire, mais un venin empoisonné; elle insulte tout ce qui droit à être honoré et respecté, au moyen de caricatures dignes tout au plus de figurer sur les murs d’une caserne ou d’une maison de prostitution. Connaissez-vous cette catégorie d’impiété ? C’est la fièvre donc je vous ai fait la description en premier lieu, c’est la fièvre du malade en proie à la fureur et au délire. C’est celle qui m’épouvante le moins, parce qu’elle a coutume de durer d’autant moins, de passer d’autant pus vite, qu’elle est plus aiguë.

L’autre espèce d’impiété me parait d’autant plus grave, qu’elle est moins apparente. Le malheureux qui en est atteint, commence par ne pas se croire malade; bien plus, il se vante et se félicite de sa parfaite santé, de son excellent tempérament. Voyez-le : il ne blasphème pas Dieu : au moins il n’emploie pas les immonde blasphèmes d’un charretier ; mais il fait abstraction complète de Dieu. Il fait abstraction de Dieu : voyez quelle expression douce, inoffensive, élégante, convenable, à tel point que celui qui est atteint de ce genre d’impiété peut aller jusqu’à se dire conservateur. Il ne démolit pas les temples, encore moins les brûles-t-il ; au moins il n’emploie ni la pioche ni la torche. Mais vous savez assez qu’il y a d’autres moyens plus civilisés et plus poli d’incliner et de démolir. Le temple en lui-même l’intéresse peu, et n’a pas beaucoup d’importance à ses yeux. Il le conservera, s’il a un caractère artistique ; il le sacrifiera et il le maudira, s’il est seulement dans la maison de Dieu, la chaire ou sa loi est en enseignée, l’autel ou il reçoit un culte. Il n’a pas déclaré la guerre à la religion, il n’a pas apostasié formellement ; il n’est ni protestant, ni spirite, ni franc-maçon, ce qui est le minimum des exigences de nos temps célèbres ; mais il n’observe aucune pratique religieuse, il ne fait sentir son influence ni dans sa maison ni au dehors; il ne donne pas le bon exemple à ses enfants; s’il est détenteur de l’autorité, il ne se sert pas des lois pour faire respecter la religion ; s’il s’occupe d’une situation importante, il ne l’appuie pas de son prestige; s’il est riche, il ne lui vient pas en aide de ses deniers ; il ne prend pas sa défense, qu’il l’entend attaquer et vilipender… Ah ! connaissez-vous cette impiété ? C’est là la phthisie sociale qui nous flatte et insensiblement nous tue ; qui nous mine doucement et lentement, comme la fièvre qui, chez le phthisique, use les organes les plus essentiels à la vie, sans lui faire perdre la fraicheur de son teint, et le conduit ainsi au tombeau

Source : « Le mal social, ses causes ses remèdes » – Don Sarda y Salvany.

*Qui est atteint de phthisie, ou phtisie :
http://www.larousse.fr/dictionnaires/francais/phtisie/60559

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