L’humilité ou la perfection du chrétien

Saint Augustin disait : « Si maintenant, vous m’interrogiez pour savoir quelle est à mon sens la vertu la plus importante de toute la religion chrétienne, je vous dirais que c’est l’humilité ; et autant de fois que vous me poserez la même question, je vous ferai toujours la même réponse ». (1)

Saint Basile disait qu’on pouvait ramener à la vertu d’humilité toute la doctrine que Notre Seigneur Jésus-Christ a prêchée ainsi que tous les exemples qu’il a donnés. (2)

Selon Saint Grégoire, l’humilité et l’orgueil sont comme les signes qui distinguent le Royaume de Dieu et celui du démon : Le Sauveur est le roi des humbles, le Léviathan, au contraire, est le roi de tous les orgueilleux. (3)

Notre Seigneur a posé l’humilité à la base  de toute sa doctrine spirituelle. Il n’a pas dit : « Apprenez de moi à être pauvre, à mépriser le monde, à jeûner ou à faire des miracles » mais, « Apprenez de moi que je suis doux et humble de coeur ». (4)

La Sainte Écriture nous dit également ceci : « Quiconque s’élève sera humilié, et celui qui s’humilie sera exalté » (Luc, XIV, 2)

Mais encore : « L’humilité précède la gloire » (Prov., XV, 33)

Saint Macaire d’Alexandrie marchant un jour dans le désert, vit un démon, armé d’une faux très tranchante, se précipiter sur lui. Mais Dieu protégea son serviteur et ne permit pas à l’esprit infernal de le toucher. Sur quoi celui-ci, au paroxysme de la rage, lui criait « Ô Macaire, ce n’est pas par tes jeûnes que tu triomphes de moi, car tu manges quelquefois et moi je ne mange jamais ; ce n’est pas non plus par tes veilles, car tu dors quelquefois et moi je ne prends jamais aucun repos, mais c’est par ton humilité ! » (5)

Saint Antoine eut un jour une vision dans laquelle Dieu lui montra un vaisseau ballotté sur une mer houleuse, hérissée de récifs. C’était la figure des innombrables pièges que le démon tend aux hommes dans leur pèlerinage ici-bas. Comme le saint se disait avec effroi que le naufrage était inévitable, une voix lui répondit : Humilitas solo pertransit. Seule, l’humilité peut passer au travers. (6)

L’humilité est le seul élément dont la présence ou l’absence permette de reconnaitre infailliblement les œuvres de Dieu de leurs contrefaçons. Lorsqu’elle fait défaut, toutes nos vertus apparentes ne sont que des vices déguisés.

Voici par exemple une personne très éprise d’oraison, au point de paraître vraiment et constamment fixée en Dieu. Mais par ailleurs on remarque qu’elle perd son calme devant les imprévus et les contretemps. En voici une autre goûte dans la sainte communion les plus grandes douceurs, et qui, avec cela, refuse de reconnaitre ses défauts. Une troisième très dévouée pour le prochain, toujours prête à s’oublier elle-même, s’étonne à l’occasion qu’on lui en témoigne si peu de gratitude. Ces réactions dénotent un manque d’humilité à la base, et permettent de conclure, sans témérité, que malgré les apparences, la vertu de ces personnes est, fondée bien plus sur l’amour propre que sur l’amour de Dieu. (7)

Si je ne suis pas demeuré dans des sentiments d’humilité, si je n’ai pas cherché à éprouver dans mon coeur les sentiments qui seront ceux du Christ Jésus (Philip., II, 5.) ; si j’ai oublié que tout ce que je possédais, je l’avais reçu ; si je me suis glorifié de ce que j’ai reçu comme si je ne l’avais pas reçu ( II Cor., IV, 7.) ; si j’ai vu, pour parler le langage de Job, le soleil quand il brillait ; et la lune quand elle s’avançait dans son éclat (Commentaire de St. Grégoire dans les Morales sur Job) – c’est-à-dire : Si j’ai admiré avec complaisance les bonnes œuvres que je faisais, et dont l’éclat brillait aux yeux des autres comme un soleil, leur donnant la lumière (selon le conseil de l’Évangile : Que votre lumière brille devant les hommes, afin qu’ils voient vos bonnes œuvres et glorifient votre Père qui est dans les cieux) ; si j’ai contemplé avec amour la réputation qu’elles me valaient et qui se répandait parmi les hommes, comme la lumière de la lune dans la nuit, car c’est du soleil que vient l’éclat de la lune ; et c’est des œuvres ; et c’est des œuvres d’un homme que vient sa réputation. Que la punition infligée à mon âme soit celle de l’enfant sevré sur le sein de sa mère. Qu’elle soit privée de vos consolations.

Remarquons avec Saint Augustin que l’expression : sur le sein de sa mère, ne permet pas d’entendre cette phrase comme s’il s’agissait d’un nourrisson sevré dans les conditions normales, à l’âge où il doit l’être – car alors précisément on le retire du sein qui le nourrit. Le texte sacré veut manifestement parler d’un nouveau-né encore à mamelle, auquel la mère refuse son lait.

Pour comprendre quel châtiment cette privation représentait aux yeux de David, il faut se souvenir de tant de passages des Psaumes, où il parle de la douceur qu’il goûtait dans le commerce de Dieu, dans l’audition de la parole divine. Ces joies spirituelles remplissaient son âme d’une suavité tellement pénétrante, tellement savoureuse, qu’il les mettait bien au dessus de tous les délices et de tous les honneurs de la terre, tandis que leur suppression au contraire le réduisait à une affreuse détresse, à celle d’un passereau perché sur un toit (Ps.CI, 8.), dans la solitude d’une nuit glacée.

Aussi, en terminant, il engage l’âme, pour éviter un tel châtiment, à se défier entièrement d’elle-même,  à mettre toute sa confiance dans le Seigneur. Qu’elle ne se relâche point de cette espérance ni maintenant, ni jamais, et elle peut être sûre qu’elle ne sera pas déçue.(8)

(1) (Ep. à Dioscore, ch. III, 22. Pat. lat., t.XXIII, col.442)
(2) (Hom. xx, 6 – Pat. Gr., t.XXXI, col.536)
(3) (Mor. sur Job, I, XXXIV, C.23, a. 44. Pat. lat., t. LXXVI, col. 743)
(4) (Dom de Moléon, les XII degrés de l’humilité, ch.I, p.7, ESR)
(5) (Dom de Moléon, les XII degrés de l’humilité, ch. I, p.14, ESR)
(6)(Dom de Moléon, les XII degrés de l’humilité, ch. II, p.13, ESR)
(7) (D’après Sainte Marie-Madeleine de Pazzi, dans sa Vie, Par M.-M Vaussart, p.125).
(8) (Dom de Moléon., les XII degrés de l’humilité, ch. IV, p.18, ESR)

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