Mgr de Ségur répond aux arguments contre la Religion (6)

Mgr De SégurObjection : Il suffit d’être honnête homme ; c’est la meilleure des religions, cela suffit.

Réponse : Oui, pour ne pas être pendu ; mais non pas pour aller au ciel. — Oui, devant les hommes ; non, devant Dieu, le souverain Juge.


I- « Il suffit d’être honnête homme ? Dîtes-vous. — Soit ; mais entendons-nous. Qu’appelez-vous un honnête homme ? —Voilà une parole qui me parait bien élastique, bien commode, et qui se prête à tous les gouts.
Demandez, en effet, à ce jeune homme aux mœurs déréglées, si avec la conduite plus légère qu’il mène, on peut être honnête homme ? — « Quelle question ! Vous répondra-t-il ; des folies de jeunesse n’empêchent nullement d’être honnête homme. J’ai, certes, la prétention de l’être ; et je voudrais bien voir que quelqu’un vînt me contester ce beau titre ! »
Demandez ensuite à ce marchand, qui achète des étoffes de qualité inférieure et le vend comme étant de première qualité ; et à cet ouvrier qui travaille moitié moins quand on le paye à la journée que lorsqu’il est à ses pièces ; à ce patron qui abuse de la misère des temps pour ravir à ses ouvrier le repos nécessaire du dimanche ; demandez-leur si ce qu’ils font là les empêche d’être des honnêtes gens ? Et aucun d’eux n’hésitera à vous répondre qu’il est un honnête homme, et que ces petites ruses, ses habiletés ne font rien à l’affaire.
Demandez encore à ce dissipateur si sa prodigalité, à ce vieillard si son avarice si sordide, à cet habitué du cabaret si l’ivrognerie, détruise leur honnêteté ? Et chacun demandera grâce pour sa passion favorite, tout en se proclament honnête homme et très honnête homme !
Ainsi, de l’aveu même des honnêtes gens dont il est question ici, un homme débauché, trompeur, ivrogne, avare, usurier, prodigue, libertin, peut être un honnête homme, et nul ne peut lui dénier ce titre, pourvu qu’il n’ait point volé d’argent ou assassiné !
Ne trouvez-vous pas cette nouvelle morale fort commode ? Quiconque n’a rien à démêler avec leur cour d’assises n’aura point de compte à rendre à Dieu. — Ce ne sera plus au cœur, ce sera à l’épaule désormais qu’il faudra regarder et juger les gens ; et quiconque n’aura point le T.F ou le T.P (1), sera réputé bon pour le ciel !
Quelle religion que celle de l’honnête homme ! — Et vous dîtes que c’est là votre Religion ? Que c’est la meilleure des religions ? Une religion qui permet tout, hormis le vol et l’assassinat ! Mais vous n’y pensez pas ! C’est une perversion et une abominable doctrine, et non point une religion.

II- « Mais, dîtes-vous, j’entends alors par honnête homme plus que l’on entend d’habitude. J’appelle HONNÊTE HOMME celui qui remplit bien tous ses devoirs, qui fait le bien et évite le mal. »
Et moi je vous réponds alors et j’affirme, appuyé sur l’expérience, que si vous êtes tel que vous dîtes sans l’aide puissante de la Religion, vous êtes la huitième merveille du monde ; mais qu’il y a cent à parier contre un que vous ne l’êtes pas.
Car vous ne me ferez pas croire que vous n’avez point de passions, de penchants déréglés ; tout homme en a, et beaucoup. — Si donc vous êtes enclin au libertinage, à la gourmandise, aux plaisirs des sens, qui vous modèrera ? — Si vous êtes portés à la violence, ou à la paresse, ou à l’orgueil, qui dominera ces passions ? Qui retiendra votre bras ? Qui arrêtera votre langue ? — Sera-ce la crainte de Dieu ? — Mais il n’en est pas question dans cette religion de l’honnête homme. — La voix de la raison ? — Mais nous savons ce que vaut le raisonnement aux prises avec une passion violente. — Quoi donc ? En vérité, je ne vois pas autre chose que la crainte de la police, la force brutale. Mais alors, quelle noble religion !… Je vous fais mon compliment. — J’aime mieux la mienne.
Seule la religion chrétienne offre des remèdes efficaces à nos passions, et oppose un frein suffisant à leurs emportements. A moins d’admettre qu’un homme est impeccable, qu’il est un ange (ce qui n’est pas), il est nécessaire de conclure que, sans les puissants secours que nous donne le Christianisme, nous ne pouvons être constamment fidèles à TOUS les grands devoirs dont l’observation constitue le véritable honnête homme.
Le Chrétiens les plus vertueux (tant est grande cette faiblesse humaine dont vous vous prétendez exempts !) manquent eux-mêmes parfois à leur devoir, malgré la force surhumaine qu’ils puisent dans la foi. Et vous, privés de ce frein tout puissant, abandonnés aux inclinations de la nature, exposés aux mille dangers de ce monde, vous prétendez être toujours fidèle ?

Je l’affirme avec assurance, celui qui, n’étant pas chrétien, se dit honnête homme (dans le sens que nous l’avons indiqué tout à l’heure), ou bien se fait lui-même une grossière illusion, ou bien ment à sa conscience.

III- Mais je vais plus loin. Alors même que je vous verrais remplir parfaitement vos devoirs de citoyen, de père, d’époux, de fils, d’ami, en un mot les devoirs qui font l’honnête homme selon le monde, je vous dirai encore : « cela ne suffit pas ! »
Non cela ne suffit pas. — Et pourquoi ? — Parce qu’il y a un Dieu qui règne dans les cieux, qui vous a créé, qui vous conserve, qui vous appelle à lui, qui vous impose une loi déterminée qu’il n’est en la puissance d’aucun homme d’anéantir. — Parce que vous avez envers ce grand Dieu des devoirs déterminés d’adoration, d’actions de grâces, de prières, aussi rigoureux, aussi nécessaires, et même plus essentiels, plus imprescriptibles que vos devoirs vis-à-vis de vos semblables.
Un ingrat, un révolté peut-il se dire : «  Je suis bon ; je n’ai rien à me reprocher ? » — Non, certes ! » — Eh bien, vous êtes un ingrat, un révolté, vous, honnête homme du monde, qui oubliez le bon Dieu ! — Il est votre Père ; vous lui devez l’être, la vie, l’intelligence, la dignité morale, la santé, les biens, tout ; il a créé le monde pour vous, pour votre utilité, pour votre agrément. — Il vous a enseigné lui-même sa loi ; il vous a sauvé. Il vous prépare dans le ciel un magnifique bonheur. —Il est votre Seigneur ; il est votre Maître ; il vous bénit, il vous pardonne ; il vous aime ; il vous attend !
Et vous, que lui rendez-vous en échange ? Quel amour, quel respect, quel hommage ? Vous discutez froidement les prétextes qu’inventent ses ennemis pour vous soustraire à son service. Vous n’avez peut-être que des sarcasmes, de la haine, du mépris pour tout ce qui ce qui se rattache à son culte ! Vous ne le priez pas. Vous plaisantez de la foi à sa parole, de la pratique de sa loi !
Ingrat ! — Et vous n’avez rien à vous reprocher ? Et vous remplissez TOUS vos devoirs ?
Cessez, croyez-moi, de vous faire cette illusion ! A quoi bon se séduire soi-même ? A quoi bon dissimuler ses torts ?
Reconnaissons bien plutôt que le joug de la Religion, c’est-à-dire du devoir, nous a effrayés, et que d’est pour nous en décharger sans trop d’imprudence que nous avons imaginé cette religion de l’honnête homme.
Non-seulement elle ne suffit pas, mais elle n’est, à vrai dire, qu’un mot sonore, vide de sens, destiné à pallier, aux yeux du monde et à nos propres yeux, des désordres, des faiblesses dont la pratique du Christianisme est le seul remède.

1 : Travaux forcés ; Travaux à perpétuité.

Source : Réponses courtes et familières aux objections les plus répandues contre la religion – Mgr de Ségur – Chap. 6, ESR.

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