Mgr de Ségur répond aux arguments contre la Religion (4)

Mgr De SégurObjection : C’est le hasard qui mène tout, autrement il n’y aurait tant de désordres sur la terre. Que de choses inutiles, imparfaites, mauvaises ! Il est clair que Dieu ne s’occupe pas de nous.

Réponse : I-  — Si un ignorant qui ne sait pas lire, ouvrait un volume de Corneille ou de Racine, et, voyant tant de lettres inconnues, rangées en mille manières différentes, les unes réunies aux autres, quelquefois huit ensemble, quelques fois six, quelques fois trois, ou sept, ou deux, pour composer les mots ; voyant plusieurs lignes qui se suivent l’une l’autre, celle-ci au commencement d’une page, celle-là à la fin ; plusieurs feuillets rangés, l’un en tête du livre, l’autre au milieu, l’autre à l’extrémité ; apercevant des endroits blanc, d’autres chargés d’impression ; ici des lettres majuscules, là des lettres moindres, etc. ; si, voyant tout cela, à quoi il ne comprend rien, il demandait pourquoi ces lettres, ces feuilles, ces lignes, sont mises en ce lieu plutôt qu’en un autre ; pourquoi ce qui est au commencement n’est pas au milieu ou à la fin ; pourquoi la vingtième page n’est pas la cinquième, etc., on lui dirait : « Mon ami, c’est un grand poète, un homme de génie qui a disposé cela de la sorte pour exprimer ses pensées, et si l’on mettait une page au lieu d’une autre, son transposait, non seulement les lignes, mais même les mots ou les lettres, il y aurait du désordre dans ce bel ouvrage, et le dessein de l’auteur serait anéanti. »


Et si cet ignorant voulait faire l’entendu et se mêlait de censurer l’ordre de ce volume ; s’il venait à dire : « Mais il me semble qu’il eut été mieux de réunir toutes les lettres qui se ressemblent, les grosses avec les grosses, les petites avec les petites ; c’eut été un plus bel ordre de faire tous les mots de la même longueur, de les composer du même nombre de lettres : pourquoi ceux-ci sont-ils si courts, et ceux-là si longs ? Etc. Pourquoi du blanc ici, et non pas là ? Tout cela est mal coordonné ; il n’y a pas d’ordre. Celui qui fait cet ouvrage n’y entend rien ; tout est jeté au hasard. » — Nous lui répondrions : « Ignorant que vous êtes ! C’est vous-même qui n’y entendez rien. Si les choses étaient disposées selon votre idée, il n’y aurait ni sens ni raison dans ce livre. Une intelligence plus grande cent fois que la vôtre a présidé et préside toujours à cette disposition ; et si vous n’en avez pas la raison, ne vous en prenez qu’à votre ignorance. »
Ainsi faisons-nous quand nous critiquons les œuvres de Dieu !

C’est son grand livre que nous regardons quand nous jetons les yeux sur le monde. Tous les siècles en sont comme les pages qui se suivent l’une l’autre ; toutes les armées en sont comme les lignes ; et toutes les créatures différentes depuis l’Ange, depuis l’homme, jusqu’aux derniers brins d’herbe et aux plus petit grains de poussières, en sont comme les lettres, disposées chacune en leur place par la main de ce grand Compositeur, qui seul connait ses éternelles conceptions et l’ensemble de son ouvrage.

Si vous demandez pourquoi une créature est plus parfaite que l’autre ; pourquoi celle-ci est mise à cette place, et celle-là à cette autre ; pourquoi le froid d’hiver, et pourquoi la chaleur d’été ; pourquoi cet accident de fortune, de santé ; pourquoi cette maladie ; pourquoi la mort de ce jeune enfant auprès de ce vieillard qui demeure ; pourquoi cet homme bienfaisant enlevé par la mort, et non pas ce méchant qui fait le mal ? Etc. ; je vous vous répondrai qu’une intelligence infinie, qu’une justice, qu’une bonté infinies ont ainsi réglé les choses, et qu’il est certain que tout est dans l’ordre, bien que cela ne nous semble point ainsi.

Je vous répondrai que, pour juger sainement un œuvre, il faut la connaitre entièrement, il faut l’embrasser dans son ensemble et dans les détails, comparer les moyens avec la fin qu’ils doivent atteindre. Or, quel homme, quelle créature est jamais entrée dans le secret des conseils éternels du Créateur ?
Cela serait surtout nécessaire pour apprécier la sagesse et la justice de la Providence relativement aux hommes raisonnables et libres, destinés à une vie immortelle, capables de faire le bien et le mal, capable de mériter et de démériter.

Quelques fois, s’accommodant à notre faiblesse, Dieu daigne se justifier, dès ce monde, par les faits, ou consolant ou terribles. Il n’est pas de siècles ou l’on ne voie de ces effets signalés de la justice ou de la bonté divine ; des crimes cachés avec un art infernal se découvrent par les moyens les plus inattendus, les plus extraordinaires ; des blasphémateurs audacieux sont frappés au moment même ou ils défient ce Dieu invisible auquel ils ne croient pas. — En 1848, près de Toulouse, pendant les élections de l’Assemblée constituante, un impie démagogue haranguait des paysans électeurs, et cherchait à détruire dans leur esprit le respect pour la Religion, cet obstacle toujours si redoutable aux projet des méchants.
L’orateur attaquait tout, niait tout, jusqu’à l’existence de Dieu. — « Qu’il parle donc, s’écriait-il en montrant le poing au ciel, qu’il parle s’il m’entend !… »
Il n’avait point achevé, qu’un terrible coup de foudre éclate et renverse le blasphémateur au milieu de la foule épouvantée ! — On le crut mort ; il reprit ses sens après deux heures ; je doute qu’à l’avenir il ait demandé de nouvelles preuves de la providence de Dieu.
Un autre misérable, plus coupable sans doute, fut frappé plus terriblement encore, en 1849, dans un petit village près de Caen. C’était un dimanche, pendant la messe. Le son des cloches le mit en fureur. Après mille affreux blasphèmes contre la Religion, contre les prêtres, en proie à une sorte de rage, il prend son verre et, se levant, devant son compagnon et le cabaretier, qui voulait en vain le calmer : « S’il y a un Dieu, s’écrie-t-il, qu’il essaye donc de m’empêcher de boire mon verre de vin ! » — Et il tombe au même moment, frappé d’une apoplexie foudroyante ! — On pourrait ajouter une foule de trais semblables de la justice divine dès ce monde. Ce sont des échantillons, et comme des arrhes de la justice divine à venir.
Dieu donne aussi des gages de sa providence sur les bons. Combien de misères soulagées contre toute attente ! Combien souvent on découvre que l’on a servi à la sainte bonté de Dieu ! Les pauvres, les chrétiens qui secourent les pauvres, sont là pour le dire. Leur vie, c’est la Providence en action ; c’est la preuve vivante de la providence.

II- Maintenant, pourquoi Dieu ne justifie-t-il pas toujours de la sorte sa justice, sa bonté, sa sainteté dès ce monde ? —La raison en est bien simple. C’est que la vie présente n’est que le germe, le commencement de ce qui nous concerne, et que le complément de l’œuvre de Dieu en nous est plus convenablement placé dans l’éternité ; là, seulement, nous arrivons au développement parfait de notre être. C’est que la vie présente est le temps de la foi qui doit croire sans voir, qui doit croire, même malgré les apparences contraires, ce qu’elle verra bientôt à découvert, quand le voile sera levé.
Il ne faut jamais perdre de vue l’Éternité, lorsqu’il s’agit de juger les choses humaines. Elle rétablit merveilleusement les désordres apparents de ce monde. — « Pourquoi, se disait-on, Dieu ne punit-il pas ce grand ce grand coupable ? Pourquoi ce méchant comblé de prospérités, et cet homme de bien accablé de tant de maux ? Quel soin Dieu prend-il donc de cela ? Ou est sa justice ? Ou est sa sagesse ? Ou est sa bonté ?
Voici l’Éternité qui explique le mystère ! Il était juste et sage de récompenser par les passagères prospérités de la terre le peu de bien qu’avait fait cet impie, ce grand pécheur que l’Éternité devait punir. Et ces justes, que le monde réputait si malheureux, payaient justement par des afflictions passagères la peine des fautes légères échappées à la faiblesse humaine ; l’Éternité bienheureuse était la récompense de la vertu !
C’est à la mesure de l’Éternité qu’il faut juger tout ce qui arrive à l’homme en ce monde. Hors de là, il est impossible de rien comprendre aux desseins de Dieu sur nous.

Réformons donc désormais notre manière de voir. Ne jugeons plus notre Grand Juge ! — Ni vous ni moi, croyez-le bien, n’avons la vue aussi longue que lui.
Ce qu’il fait est bien fait, et, s’il permet le mal, c’est toujours pour un plus grand bien.
Ne vous souvenez-vous plus du jardinier de la fable ? — Il se trouvait dans son jardin, près d’une grosse citrouille :

« Eh ! Parbleu ! Je l’aurais pendue
A l’un des chênes que voilà !
C’eût été justement l’affaire :
Tel fruit, tel arbre, pour bien faire.
— C’est dommage, Garo, que tu n’es pas entré
Au conseil de celui que prêche ton Curé !
Tout eut été mieux. — Et pourquoi par exemple,
Le gland, qui n’est pas gros comme mon petit doigt,
Ne prend-t-il pas en cet endroit ?
Dieu s’est mépris : plus je contemple
Ces fruits ainsi placés, plus il semble à Garo
Que l’on a fait un quiproquo.

Il faisait chaud : l’ami Garo était fatigué ; il se couche au pied d’un des chênes voisin. Il commençait à s’endormir, quand un gland se détache et, du haut de l’arbre, lui tombe sur le nez. Garo, réveillé en sursaut, pousse un cri, et voyant la cause de son accident :

« Oh ! Oh ! dit-il, je saigne ! Et que serait-ce donc
S’il fut tombé de l’arbre une masse plus lourde,
Et que ce gland eut été gourde !
Dieu ne l’a pas voulu : sans doute il eut raison.
J’en vois bien à présent la cause. »
Et louant Dieu de toute chose,
Garo revint à la maison.

Faites comme ce brave homme ; et, loin de nier la divine Providence, gardez-vous-même de vous plaindre d’elle.

Source : Réponses courtes et familières aux objections les plus répandues contre la religion – Mgr de Ségur – Chap. 4, ESR.

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