Mgr de Ségur répond aux arguments contre la Religion (1)

Mgr De SégurObjection : Qu’ai-je à faire de la Religion ? Je n’en ai pas, et cela ne m’empêche pas de bien me porter.

Réponse : Aussi ne viens-je pas vous la donner comme un moyen de grandir et de bien vous porter.
Mais, de bonne foi, ne sommes-nous donc en ce monde pour cela ? Et n’avons-nous point une destinée plus haute que nos bœufs, nos chiens, nos chats ?…


Tous les peuples, dans tous les temps, dans tous les lieux, ont toujours été convaincus de contraire, et il me parait difficile que vous ayez raison contre tout le monde.
C’est cette destinée, qui est la vôtre, la mienne, celle de tous nos semblables, que s’occupe la religion. Rien ne peut nous toucher de plus près, vous et moi ; rien ne peut mériter davantage l’attention d’un homme raisonnable.

Suivant, en effet, que la Religion est trouvée véritable ou fausse, tout change dans la direction pratique de notre vie, dans nos idées, , dans nos sentiments les plus intimes, les plus importants.
Or, non seulement il se peut que la Religion soit vraie, mais il y a de bien graves préjugés en sa faveur, dans les immenses bienfaits de civilisation qu’elle a répandu sur terre d’abord, puis dans le respect que lui ont accordé une foule d’hommes éminents par leur vertus et leur génie tels que Charlemagne, Henry IV, Louis XIV, Christophe Colomb, le Dante, Bossuet, Fénélon, Corneille, Racine, Saint Louis, Bayard, du Guesclin, Turenne, le grand Condé, Napoléon, Saint Vincent de Paul, Saint François-Xavier, Saint François de Sales, et tant d’autres.

Laissez-moi donc discuter avec vous la cause de la religion.
Croyez-moi : ne la repoussez pas parce que vous ne la connaissez pas…Telle que vous la représentez, je conçois sans peine qu’elle vous répugne. Mais vous la représentez-vous telle qu’elle est réellement ? Là est toute la question. — Hélas ! que de préjugés, que d’étranges erreurs règnent sur son compte !
Il ne me semblera pas difficile, mon cher lecteur, dans ces simple causeries, de vous montrer que ces préjugés sont injustes ; que la religion n’est pas ce qu’ont veut bien dire ; que non seulement elle n’est pas absurde, mais qu’elle est souverainement raisonnable, belle, harmonieuse, et qu’elle repose sur les preuves les plus solides.
Je viens vous montrer qu’elle est faite pour vous et que vous êtes fait pour elle !
Si, comme moi, vous la voyiez, chaque jour, cette Religion bénie, sécher les larmes du pauvre, changer les cœurs les plus vicieux, arrêter le mal, réparer les injustices, apaiser les haines, répandre partout la résignation, la vérité, la paix, l’espérance, la joie dans les âmes…, vous changeriez sans doute de langage et je n’aurais pas besoin de vous presser.
Mais malheureusement cette preuve pratique expérimentale de la religion doit plutôt se sentir que se dire. C’est l’expérience, non la parole, qui fait comprendre la force invincible.
Permettez-moi néanmoins, avant de commencer nos petits et très grands entretiens, de choisir, entre mille traits touchant qui se présentent à mon esprit, un fait tout récent et dont je puis vous garantir l’absolue vérité, puisque j’en est été le témoin et presque l’acteur. Il parlera, ce me semble, en faveur de ma thèse, plus haut que tous les discours.
Il y a quelques années, un pauvre sergent, condamné à mort, attendait dans la prison militaire de Paris l’exécution de la fatale sentence.
Son crime était bien grave, il avait tué avec préméditation, son lieutenant, pour se venger d’une punition dont celui-ci l’avait menacé.
Aumônier de cette prison, je vis le sergent Herbuel, et lui apportait les secours de la religion. Repentant déjà de son crime, il les reçut sans difficulté. Dès le deuxième ou troisième jour après la sentence, il s’approcha des sacrements, et, à partir de ce moment, cet homme parut tout changé.
«Maintenant, me répétait-il, maintenant, je suis heureux. Je suis prêt : que le bon Dieu fasse de moi ce qu’il voudra. Je suis dans une paix profonde ; je ne regrette la vie que pour pouvoir faire pénitence.» Il se confessait et communiait environ tous les huit jours.
Après deux mois de prison, le 1er novembre (de l’année 1848), on lui notifia l’exécution de la sentence. Il l’entendit avec le calme d’un chrétien. J’étais auprès de lui. Son corps était ébranlé par une sorte de tremblement convulsif ; mais l’âme dominait cette émotion violente, et il gardait la paix du cœur. « La volonté de Dieu soit faite, » dit-il au commandant.
Je restait seul avec lui. Je reçus une dernière fois l’aveu de ses fautes ; puis, je lui apportait le saint Viatique. Il pria toute la nuit, causant de temps à autre tranquillement avec les deux gendarmes qui le veillaient.
La triste voiture qui devait nous conduire à Vincennes arriva vers six heures. Herbuel embrassa le concierge de la prison et le commandant ; nul ne pouvait retenir ses larmes. Je montai avec lui dans la voiture cellulaire.
Il était paisible, même gai, pendant le trajet. « Vous ne sauriez coire, monsieur l’aumônier, me disait-il, quelle excellente journée j’ai passé hier ! Comme j’étais heureux ! C’était un pressentiment permis par la bonne Providence. Je savais que c’était la Toussaint ; j’ai prié tout le temps…Le soir j’étais tout content…et maintenant je le suis bien encore. Rien ne peut exprimer quelle paix j’ai gouté cette nuit : c’était une joie dont on ne peut se faire idée. » — Et il allait à la mort !…
« La mort, ajoutait-il, n’est plus rien pour moi. — Je sais ou je vais ; je vais là-haut, chez mon Père ; je vais chez nous… Dans quelques moments j’y serai. — Je suis un grand pécheur, le plus grand de tous les pécheurs. Je me met au plus bas ; j’ai offensé Dieu; j’ai péché… Mais Dieu est bon, et j’ai une confiance immense en lui.»
Et lisant une prière qui lui rappelait la communion : « Mon Dieu est là,» murmurait-il tout bas ; et il était plein de joie.
«Oh ! Je croie ferment, disait-il encore, toutes les vérités de l’Église ! Oh ! Que je suis dans un grand calme !…Et quel beau jour ! — Je vais bientôt être avec mon Dieu !» Et, se tournant vers moi avec un sourire : « Mon père, je vais vous attendre ; et je viendrai vous faire entrer, ou bien je n’y pourrai rien.» — Puis, rentrrant en lui-même : « Je ne suis rien, Dieu seul est tout. Tout ce que j’ai de bon est à lui, vuient de lui seul…Je ne mérite rien ; Je suis un grand pécheur !»
Il me montrait son manuel du chrétien : «Les soldats devraient toujours avoir ce petit livre là, et ne la jamais quitter. Si je l’avais lu toute ma vie, je n’aurais pas fait ce que j’ai fait, et ne serait pas ou je suis ….»
Nous étions arrivés depuis quelques temps dans la pleine de Vincennes. Le moment de l’exécution arrivait. Je présentait au pauvre condamné le crucifix ; il le prit avec transport, et, le regardant avec une tendresse inexprimable, il dit souvent et à plusieurs reprises : « Mon Sauveur ! Mon Sauveur ! Oui, le voilà bien ! mort pour moi ! Et moi aussi je vais mourir avec lui ! »— Et il baisait la sainte image.
Tout était prêt. On descendit. Herbuel demanda qu’on lui laissa commander son feu ; on le lui accorda. « J’ai eu le courage du crime, dit-il, il faut que j’ai celui de l’expiation ! »
Il reçut à genoux une dernière bénédiction. Il se plaça devant quelques piquets de soldats qui devaient le fusiller. — « Camarades, cria-t-il d’une voix vibrante, je meurs chrétien ! Voici l’image de Notre-Seigneur-Jésus-Christ ! Regardez-bien, je meurs Chrétien ! » — Et il leur montra à tous la Croix. — « Ne faites pas ce que j’ai fait ; respectez vos supérieurs ! »
Je l’embrassait une dernière fois…Un instant après, la terrible détonation se fit entendre…et Herbuel parut devant Dieu qui pardonne tout au repentir !…

Que pensez-vous, dîtes-moi, d’une religion qui fait mourir ainsi un grand coupable ? Et n’y a-t-il pas là de quoi vous faire réfléchir ?

Source : Réponses courtes et familières aux objections les plus répandues contre la religion – Mgr de Ségur – Chap. 1, ESR.

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