Saint Libère : vengeons sa mémoire !

Tiré de « Erreurs et mensonges historiques relatifs la Papauté et à l’Église », ce chapitre de l’ouvrage du Chanoine Charles Bartélémy venge la mémoire de Saint Libère, sur lequel les protestants se sont acharnés, acharnement qui est repris par la FSSPX de nos jours et tous les anti-infailliblistes plus globalement.


On ferait de gros volumes avec le redressement des erreurs et la réfutation des mensonges dont l’histoire des papes a été l’objet, depuis Saint Pierre jusqu’à Pie IX.
Ces erreurs et ces mensonges nombreux, j’allais dire innombrables, ont fournis la matière de bien des thèses remarquables, dues non seulement à la plume des apologistes catholiques, mais encore à celles des écrivains protestants les plus distingués. L’étendue de ces ouvrages, souvent en plusieurs volumes, consacrés à l’examen d’une seule question, et les langues dans lesquelles ils se sont produits (latine, anglaises, allemandes, etc.), les empêchent d’être abordés par le public, qui aujourd’hui, plus que jamais, aurait besoin d’être éclairé sur ces importantes questions.
Sans m’astreindre à l’ordre chronologique, je veux faire un choix parmi ces questions, et condensant par l’analyse les savantes dissertations précipitées, j’essaie d’en donner l’idée et la conclusion, ce qui est surtout essentiel. Ces sortes de résumés n’ont rien d’aride, comme on pourra s’en convaincre dans les lignes suivantes, consacrées à venger la mémoire d’un grand Pape qui fut un saint ; les citations d’auteurs d’auteurs contemporains dont se compose le trame de ces rapides résumés, leur assurent un intérêt tout particulier, en même temps qu’elles leur imprime un cachet d’irrésistible autorité. Car il n’y a pas de raisonnement qui vaille un fait ; un fait est la meilleure preuve qui puisse être invoquée.

De la prétendue faiblesse du Pape Saint Libère.

Le pontificat de Saint Libère fut l’un des plus tourmenté que présentent les annales de l’Église. Deux grandes persécutions successives le signalèrent : la première, œuvre des Ariens, conduisit ce grand pape en exil ; l’autre, suscitée par Julien l’apostat, aurait fait de déplorables ravages, si Dieu n’avait abrégé les jours de son auteur.
Saint Libère était Romain. Ordonné diacre par le pape Saint Sylvestre, il s’était fait remarquer par ses vertus, surtout par son humilité, qui éclata particulièrement lors de son élection à la chaire de Saint Pierre : il résista longtemps avant d’assumer cette pesante responsabilité. Cette résistance est certes une preuve irrécusable de sa vertu.
Constance, maître de tout l’Empire, allait faire triompher l’arianisme avec lui. Dès la première année du pontificat de Libère, ce prince, de nouveau prévenu contre l’illustre patriarche d’Antioche, Athanase, demanda sa condamnation. Le pape assembla à Rome un concile qui reconnut l’innocence d’Athanase, et Libère écrivit dans ce sens à l’empereur : « Je demande à Dieu de mourir plutôt que de me prêter au triomphe de l’injustice » ainsi s’exprimait noblement le pape.
Un second concile s’assembla à Milan, mais la conduite arbitraire de Constance lui ôta toute liberté ; des évêques, pour pris de leur résistance, se virent exilés par ce cruel despote. Le pontife leur écrivit alors une lettre pleine de tendresse, ou il dit, -entre autres choses,- aux généreux confesseurs du Christ ces belles paroles : « La meilleure consolation que je puisse vous offrir, c’est que vous vouliez me croire exilé avec vous. J’aurai souhaité être le premier immolé pour vous tous et vous donner l’exemple de la gloire que vous avez acquise. »
La tempête vint bientôt atteindre Libère lui-même. On lui demanda directement la condamnation d’Athanase, il refusa ; alors on le conduisit à Milan, ou se trouvait Constance, et l’empereur lui-même essaya de faire fléchir le courage du pontife invincible. Le récit de cette entrevue est une des plus belle pages de l’histoire des papes et de l’Église ; la gloire de l’une est inséparable de celle des autres, comme le corps l’est du chef, dont l’honneur s’étend jusqu’aux dernières extrémités des membres.
Laissons ici la parole à Théodoret, évêque de Tyr, qui vivait au commencement du siècle suivant.

L’empereur : « comme vous êtes chrétien et évêque de notre ville, nous avons jugé à propos de vous faire venir pour vous exhorter à rejeter cette maudite extravagance, la communion de l’impie Athanase. Toute la terre a jugé ainsi, et il a été retranché de la communion de l’Eglise par le jugement du concile de Milan.
Libère : « Seigneur, les jugements ecclésiastiques se doivent faire avec une grande justice. Ordonnez donc que l’on établisse un tribunal, et si Athanase est trouvé coupable, sa sentence sera prononcée selon la procédure ecclésiastique ; car nous ne pouvons condamner un homme que nous n’avons pas jugé.
L’empereur : » Toute la terre a condamné son impiété ; il ne cherche qu’à gagner du temps, comme il l’a toujours fait.
Libère : « Tous ceux qui ont souscrit à sa condamnation n’ont point vu de leurs yeux tout ce qui s’est passé ; ils ont été touchés du désir de la gloire que vous leur promettiez ou de la crainte de l’infamie dont vous les menaciez. »
L’empereur : « Que voulez-vous dire par la gloire, la crainte et l’infamie ? »
Libère : « Tous ceux qui n’aiment pas la gloire de Dieu, préférant vos bienfaits, ont condamné, sans le juger, celui qu’ils n’ont point vu ; cela ne convient pas à des chrétiens.»
L’empereur : « Il a été jugé au concile de Tyr, où il était présent, et dans ce concile tous les évêques l’ont condamné. »
Libère : « Jamais il n’a été jugé en sa présence ; à Tyr, on l’a condamné sans raison, après qu’il se fut retiré. »
L’évêque Épictète (présent à l’entrevue) : « Seigneur, ce n’est pour l’intérêt de la foi ou des jugements ecclésiastiques que Libère vous tient ce discours, mais pour se vanter à Rome, aux sénateurs, qu’il a confondu l’empereur. »
L’empereur (au pape) : « Pour combien donc dans le monde comptez-vous dans le monde, de vous élever seul avec un impie pour troubler l’univers ? »
Libère : « Quand je serai seul, la cause de la foi ne succomberait pas pour cela. »
L’Eunuque Eusèbe (aussi présent) : « Faites-vous de l’Empereur un Nabuchodonosor ? »
Libère : « Non, mais vous n’êtes pas plus raisonnable de vouloir que nous condamnions un homme que nous n’avons point jugé. Je demande que l’on commence par apporter une signature générale qui confirme la foi de Nicée, qu’ensuite on rappelle de leur exil tous nos frères, et qu’alors on assemble un concile à Alexandrie pour juger Athanase. »
L’empereur : « Ce qui a été une fois réglé ne peut être renversé ; le jugement de la plupart des évêques doit l’emporter, vous êtes le seul qui attachez de l’amitié à cet impie. »
Libère : « Seigneur, nous n’avons jamais entendu dire qu’un accusé n’étant pas présent, un juge le traitât d’impie comme étant son ennemi particulier. »
L’empereur : « Il a offensé généralement tout le monde, et moi plus que personne. Je m’applaudis plus d’avoir éloigné ce scélérat des affaires de l’Église que d’avoir vaincu Magnence. »
Libère : « Seigneur, ne vous servez pas des évêques pour vous venger de vos ennemis ; les mains des ecclésiastiques doivent être occupées à sanctifier. »
L’empereur : « Il n’est question que d’une chose :je veux vous renvoyer à Rome, quand vous aurez embrassé la communion des Églises. Cédez au bien de la paix, souscrivez, et retournez à Rome. »
Libère : « J’ai déjà pris congé des frères de Rome, car les biens de l’Église sont préférables au séjour de Rome. »
L’empereur : « Vous avez trois jours pour délibérer si vous voulez souscrire ou retourner à Rome ; or, voyez en quel lieu vous voulez être ramené. »
Libère : « L’espace de trois jours ou de trous mois ne change point ma résolution ; envoyez-moi donc ou il vous plaira. »

Libère fut donc éloigné en Thrace, après avoir refusé les secours d’argent que l’empereur, l’impératrice et l’eunuque Eusèbe voulaient lui faire accepter.
L’hérésie était ainsi triomphante : Constance fit sacrer un antipape, Félix, archidiacre de l’Église Romaine. Le peuple romain ne voulut pas communiquer avec ce pape. L’épreuve dura deux ans, au bout desquels, cédant aux prières des dames illustres de Rome, l’empereur ordonna que l’exilé serait rappelé, mais qu’il gouvernerait l’Eglise conjointement avec Félix. A cette proposition le peuple s’écria :
« Un Dieu, Un Christ, un évêque ! »
Constance finit par céder à l’opinion publique. Libère revint à Rome (358), et Félix se retira dans une autre ville.
Tel est le récit de Théodoret. Cet historien entre assez dans les détails pour qu’on ne puisse douter qu’il aurait parlé de la chute du pape Libère, si elle avait eu lieu ; car c’est à cette époque que l’on place un double acte de faiblesse du pape : la souscription à la condamnation d’Athanase, et la souscription à une formule de foi arienne.
Que faut-il penser de cette chute, qui a été admise par des auteurs graves et qu’on appuie du témoignage de Saint Jérôme, de Saint Hilaire, de Saint Athanase et de Libère lui-même ?
Voici ce que dit Fleury dans son Histoire ecclésiastique :
« Le pape Libère avait été deux ans en exil, et la rigueur en augmentait jusqu’à lui ôter un diacre nommé Urbicus, qu’il avait auprès de lui. Fortunatien, évêque d’Aquilée, fut le premier de se rendre aux volontés de l’empereur, et il ne le laissa point en repos qu’il n’eût souscrit. Démopphile, évêque de Bérée, où Libère était en exil, lui présenta la profession de foi de Sirmium, c’et à dire, selon l’opinion la plus probable, la première proposée contre Photin, au concile de l’an 351, ou Démophile même avait assisté, qui supprimait facilement les termes consubstantiel et semblable en substance ; mais qui, au reste, pouvait être défendue, comme elle l’a été par Saint Hilaire. Libère l’approuva et la souscrivit comme catholique ; il renonça à la communion d’Athanase et embrassa celle des orientaux, c’est-à-dire des ariens. »

Fleury, -que l’on ne peut certes soupçonner de partialité à l’égard des papes,- avoue que la formule de foi souscrite par Libère était catholique : premier point acquis très important.
Osius de Cordoue, qui avait été légat de Saint Sylvestre au concile de Nicée, était tombé à cette époque ; en effet, il avait souscrit, sans trop savoir ce qu’il faisait, et dans une extrême vieillesse (il était centenaire) une formule de foi entachée d’arianisme : ce fut un scandale qui retentit dans toute l’Église. La chute de Libère, un pape ! aurait eu un plus grand retentissement encire. Les Romains, -qui ne voulaient pas communiquer avec Félix-, parce que celui, gardant la foi de Nicée, communiquait avec les ariens,- n’aurait pas redemandé, n’auraient pas accueillit avec des transports d’allégresse, comme ils le firent, un pontife entaché d’un acte d’hérésie et de lâcheté.
Quant au témoignage que l’on cite de Saint Athanase, de Saint Jérôme, de Saint Hilaire, de Saint Libère lui-même, -témoignages qui seraient accablants s’ils étaient authentiques-, ils perdent toute leur force en face de la saine critique historique.
Saint Athanase parle (dit-on) de la chute de Libère dans son Apologie contre les ariens et dans son Histoire des ariens. Or, l’Apologie a été écrite, au plus tard, en 350, c’est-à-dire deux ans avant que Libère fut pape : il est donc évident qu’il y a eu une interpolation postérieure, et faite par une main maladroite, car cette addition rend l’Apologie inepte et ridicule. L’Histoire des ariens a été également écrite avant l’époque où l’on place la chute de Libère, c’est-à-dire en 357 ou 358 ; or le passage ou l’on en parle est une addition faite après coup. On voit d’ailleurs, poindre, -cinquante ans seulement après,- les commencements de la calomnie.
Le témoignage de Saint Hilaire n’existe pas plus que celui de Saint Athanase, car les passages que l’on cite n’ont aucune authenticité, pas plus que les lettres de Libère qui se trouvent dans les fragments attribués à Saint Hilaire, et il est reconnu que ces fragments ont été l’objet d’audacieuses et nombreuses falsifications.

Saint Jérôme a écrit ces mots dans sa Chronique : « Libère, vaincu pas les ennuis de l’exil, souscrivit à l’hérésie et entra dans Rome en triomphateur. »
Ce témoignage, qui parait avoir une grande force, n’en a plus aucune lorsque l’on considère que la Chronique a été écrite plus de trente ans après l’exil de Libère, et en Orient, ou l’on répandait sur ce pape les bruits les plus calomnieux. Il est prouvé, de plus, que la Chronique a été extraordinairement altérée dans son texte ; enfin, dit le docteur Thomas Ménochius, « il n’y a pas de traces de la chute de Libère dans le manuscrit des Chroniques de Saint Jérôme, que l’on conserve au Vatican, et qui fut donné au pape par la reine de Suède ; manuscrit qu’Holstenius soutient être d’une grande antiquité, et que les savants croient avoir été écrit au VIè ou au VIIè siècle. » Il s’agit ici donc encore d’une addition faite après coup.

Un autre passage, tiré des Écrivains ecclésiastiques de Saint Jérôme n’est pas plus authentique.
Rien de ce qui est à la charge de Libère ne subsiste, tandis que les témoignages à sa décharge sont nombreux et magnifiques. Ce sont d’abord tous les évêques du monde catholique qui continuent de communier avec Libère après son retour comme auparavant ; ils lui renvoient des actes des synodes qu’ils célèbrent et le consultent sur les difficultés majeures qu’ils rencontrent. Puis, de tous côtés, les plus grands saints, les hommes les mieux informés rendent hommage à ses vertus et à son courage. Saint Sidoine le regarde comme un de ses plus illustres prédécesseurs ; Saint Basile l’appelle très-bien-heureux ; Saint Épiphane le proclame pontife d’heureuse mémoire ; Cassidore dit : « Le grand Libère, le très-saint évêque, qui surpasse tous les autres en mérite et se trouve en tout un des plus célèbres ; » Théodoret le regarde comme un illustre et victorieux athlète de la vérité ; Sozomène, comme un homme rare sous quelque rapport qu’on le considère ; Saint Ambroise dit de lui qu’il fut un saint et un très-saint évêque : « Il est temps, -dit-il à sa sœur Marceline,- de vous rappeler les instructions de Libère, ce pontife de sainte mémoire, les paroles d’un orateur plaisent d’autant plus que ses vertus sont plus grandes. » Enfin, le monologue des Grecs, qui ne peut être suspect, annonce la fête de Saint Libère en ces termes :
« 27 septembre : mémoire de notre saint père Libère.
Le bienheureux Libère, défenseur de la vérité, était évêque de Rome sous le règne de Constance ; le zèle dont il brûlait pour la foi orthodoxe (ndlr : puisque seule la Foi Catholique est orthodoxe) lui fit prendre la défense du grand Athanase, persécuté par les hérétiques et expulsé de son siège d’Alexandrie, à cause de l’attachement qu’il professait pour la vérité. Tant Constantin et Constant, les deux premiers fils de Constantin le Grand, vécurent, la foi orthodoxe triompha ; mais après la mort de ces princes, Constance, le plus jeune, qui était arien, fut seul maître de l’empire, et l’hérésie prévalut. Ce fut alors que Libère, qui combattait de toute sa force l’impiété des hérétiques, fut relégué à Bérée, ville de Thrace ; mais les Romains, dont il possédait l’amour et l’estime, lui restèrent fidèles et demandèrent son retour à l’empereur. Libère revint à Rome, ou il mourut après avoir sagement gouverné son troupeau. »

Après tous ces témoignages, on peut hardiment conclure que la chute de Libère est un mensonge historique. Tous les actes authentiques du siant pape le montrent le défenseur intrépide et constant de la religion catholique.

Parmi les savants qui, -à partir du XVIIè siècle,- ont victorieusement réfuté le mensonge de la prétendue faiblesse de Saint Libère, la France Catholique a le droit de citer, avec un noble orgueil, André du Chesne, le docteur de Navarre Corgne, au siècle suivant, et, de nos jours, les Abbés Rohrbacher et Darras, de Béchillon (1) et Constant (2).

(1) Dissertation sur la prétendue chute du pape Libère (Poitiers, 1855)
(2) l’Histoire et l’infaillibilité des papes (1859)

Ch. Bartélémy – Erreurs et mensonges historiques – Tome 5 – p.42 à 51.

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